L’Opéra de Bordeaux et le Palazzetto Bru Zane permettent la renaissance d’une œuvre majeure de la fin du XIXème siècle, La Montagne noire de la compositrice Augusta Holmès. Histoire d’une œuvre, de sa naissance à son effacement.

Les résonances néoclassiques de son nom ne vous disent sans doute rien. Augusta Holmès fut pourtant l’une des figures marquantes de la musique de la fin du XIXème siècle à Paris. De ces musiciens qui, entre Berlioz, Franck, Saint-Saëns et Debussy, dessinent et redessinent les lignes de front du paysage musical français. En 1895, lorsqu’elle présente La Montagne noire à Garnier, elle est au plus haut de sa création. Construisant un monde lyrique rare dans les Balkans du XVIIIème siècle, autour d’une princesse captive de chefs monténégrins, elle signe une plongée lyrique puissante, imprégnée de leitmotivs et de flambées romantiques. Par un mystérieux subterfuge, cet ambitieux opéra n’a pas été joué pendant plus d’un siècle. Comment l’expliquer ? D’abord par Augusta Holmès elle-même : pianiste virtuose et compositrice inépuisable, capable de prendre un pseudonyme masculin au début de sa carrière, impressionnant César Franck et intraitable sur ce qu’elle souhaite créer, elle s’avère de ces esprits frondeurs qui traversent les époques. Une histoire pour la raconter : à vingt ans, elle supplie son père, officier irlandais, de la mener dans le somptueux manoir de Tribschen, près de Lucerne, où Wagner reçoit la débutante dans son avide quête musicale. Nous sommes à la fin des années 1860, les rencontres entre musiciens français et allemands, à l’aube d’une guerre, s’avèrent assez mal vues. Peu importe à cette farouche Wagnérienne, de la musique avant toute chose ! Est-ce cette nature indépendante, et parfois ces calculs politiques hasardeux, elle a été anti-dreyfusarde, que cette proche des Parnassiens, amante sa vie durant de Catulle-Mendès, avec qui elle aura cinq filles peintes par Renoir, adepte des vastes orchestres, paiera post mortem ? Ou simplement le fait d’avoir été une femme compositrice à succès, à une époque qui n’en connaissait aucune ? Holmès qui composa cent trente mélodies et quatre opéras, n’était pourtant pas vouée à disparaître. Difficile de savoir ce qui, de la réticence musicale ou de la misogynie, a accompagné son effacement, comme me l’explique le chef d’orchestre Pierre Dumoussaud, qui dirigera cette recréation à l’auditorium de l’Opéra de Bordeaux, spectacle qui sera aussi enregistré par le Palazetto : « Pour moi c’est un privilège, parce que même si le travail du Palazetto Bru Zane nous permet d’accéder à ce répertoire romantique oublié, il est rare de redécouvrir une œuvre d’une telle ambition. C’est une femme très connue de son temps, elle est jouée, elle a même eu une commande de l’Exposition universelle et cet opéra est son chef d’œuvre, puisqu’ensuite elle cessera d’écrire. J’ai donc le sentiment en montant cet opéra, non pas que l’on se penche sur une œuvre marginale, mais que l’on se livre à une action de justice envers un chef d’oeuvre.»
Le malentendu
Pierre Dumoussaud connaît bien l’œuvre de Holmès, il a dirigé et enregistré plusieurs de ses œuvres précédentes, comme le prélude de Héro et Léandre, opéra précédent La Montagne qu’elle n’a pu monter. La compositrice, à l’image de son maître allemand, croit en « l’œuvre totale » et écrit ses livrets, d’autant plus qu’elle connaît la littérature, son père est spécialiste de Shakespeare, elle est la filleule d’Alfred de Vigny, certains disent même sa fille naturelle. Mais pour La Montagne noire, cette démarche audacieuse n’est pas remarquée par la presse, qui ne lui fait pas un bon accueil, la jugeant conservatrice. Un vrai malentendu selon Dumoussaud : « Il y a un problème fondamental dans la création de cette œuvre, c’est que quinze ans séparent l’écriture de la première. Or, on est à la période à la toute fin du XIXème siècle, où le langage musical évolue tellement vite, que dès que quelqu’un loupe un wagon, il peut être taxé de passéiste, de rétrograde. Ce qui n’était pas du tout son cas, et pourtant elle a été refusée plusieurs fois. A l’Opéra Comique, elle se dirige vers Léon Carvailleau, directeur qui programmait mais aussi qui touchait beaucoup aux œuvres. Quand elle lui propose la Montagne noire, la fosse s’avère trop petite, il lui impose des remaniements : alors que tant de compositeurs auraient accepté, elle refuse. Elle préfère attendre qu’affadir son œuvre. C’est un geste très fort pour quelqu’un dont aucun opéra n’avait jamais été monté, d’autant plus pour une femme dont la difficulté d’être jouée est forte. La presse va la rejeter aussi parce qu’elle est une femme, et parce qu’elle est wagnérienne. » Comment qualifier la musique de cet opéra ? La compositrice semble y assembler toutes ses influences, soupçonnant peut-être qu’elle signe là sa dernière œuvre lyrique ; « C’est une musique composite, Augusta Holmès me fait penser à Ambroise Thomas, qui savait tout faire, du Wagner, du Verdi, du Gounod, avec une science complète et parfaite. Holmès est de cette frange, on peut sentir Meyerbeer chez elle dans les scènes patriotiques, cuivrées et parfois même pompière, ce que lui reprochait Camille Saint Saëns, son autre père spirituel en musique…Dans la première partie, la musique est très verticale, en unisson, sur le peuple monténégrin, puis dans la deuxième partie, on a une musique plus nourrie d’éléments décoratifs, horizontaux, d’un héritage très français, avec une manière d’orchestrer beaucoup moins massive que celle du Wagner de l’époque.»

D’un style à l’autre
Pour le jeune chef d’orchestre qui dirige l’opéra dans une mise en scène de Dominique Pitoiset, et pour les chanteurs, notamment la mezzo-soprano Aude Extrémo très remarquée ces dernières années, l’enjeu s’avère les glissements de cette musique : « il faut passer d’un style à l’autre constamment, avec un artisanat à trouver, en se mettant au service du drame, il faut rendre justice au livret, comme toujours à l’opéra. Comment donner de la couleur à la Turquie, au Monténégro, avec des gradations d’éloignement ? Il y a beaucoup de personnages, et même des personnages qui observent les scènes, masqués. Il ne faut pas noyer ce qui se passe en scène, il y a un chœur très imposant. Il y a des rôles qui sont extrêmement difficiles, qui demandent des capacités hors-norme. A l’époque, il y avait Lucienne Bréval pour jouer Yamina, la grande wagnérienne française, pour chanter de tels rôles. Pour cette partition, Aude Extrémo et Julien Henric doivent chercher dans leurs instruments des capacités uniques, passant eux aussi d’un registre guerrier au registre amoureux, sans cesse, tout en restant presque tout le temps sur scène ».
Evènement lyrique, cette Montagne noire se donnera donc à gravir à cette nouvelle génération de musiciens prête à réparer les injustices d’hier.
La Montagne noire, Augusta Holmès, direction musicale Pierre Dumoussaud, mise en scène Dominique Pitoiset, Opéra de Bordeaux, Auditorium, du 19 au 22 mai.








