Avec intuition et sensibilité, Emmanuel Meirieu tisse dans Monarques un parallèle poétique entre la migration de papillons et celle de femmes et d’hommes aujourd’hui.
Un train de marchandise grandeur nature sur toute la largeur de la scène. Il n’en faut pas plus pour se sentir ailleurs. Au Mexique en l’occurrence, pays que ce train traverse du sud au nord pour atteindre la frontière avec les USA. On l’appelle « la Bestia », (la bête en espagnol). Des passagers clandestins s’agrippent comme ils peuvent aux wagons, pour monter à bord. Ceux que l’on aperçoit, déjà installés, figurés par des marionnettes, ont l’air de fantômes. C’est que voyager dans ces conditions est particulièrement risqué. Les accidents sont nombreux. Beaucoup perdent un bras ou une jambe au cours du trajet, quand ce n’est pas la vie.
En s’intéressant à la situation de ces migrants dont on connaît le sort peu enviable une fois franchis la frontière, Emmanuel Meirieu le met en parallèle avec les voyages de ces papillons qui volent en sens inverse depuis le Canada vers le sud du Mexique. De là naît le titre de ce spectacle sensible et prenant, Monarques, du nom de ces papillons que les habitants de l’état du Michoacan appellent aussi, en langue aztèque, papalotzin. Un des héros du spectacle, parapentiste (joué par Julien Chavrial) a découvert ces papillons enfant au Canada. Dans un article du National Geographic, il apprend, émerveillé, le voyage qu’ils effectuent chaque année pour arriver dans le Michoacan, toujours à la même date, le premier novembre, jour de la fête des morts. Pour cette raison, les habitants de la région pensent que les papillons portent sur leurs ailes l’âme des morts.
Fasciné, l’enfant alors élève un ver qu’il baptise Papalotzin. Le ver, une fois devenu chrysalide puis papillon, est taggé en indiquant son adresse au Canada avant de le laisser s’envoler avec ses congénères. Six mois plus tard, une photo du papillon lui parvient du Mexique envoyée par un forestier avec écrit au dos « a nuestros enlaces invisibles » (à nos liens invisibles). Adulte, il fabrique ses propres ailes de parapentes aux couleurs des monarques pour mieux les suivre dans leur voyage en volant. Emmanuel Meirieu donne à voir ces « liens invisibles », dans ce spectacle où hommes et papillons poursuivent leur périple non sans difficultés. Car les papillons, dont le nombre a diminué à cause de l’agriculture intensive, doivent parfois être « réparés » en cours de route. Ce qui nous renvoie aux deux héros, dont l’un est interprété par l’acteur Jean-Erns Marie-Louise, tandis que son compagnon éclopé est figuré par une marionnette. Une fois à bord du train, il bricole un abri de fortune pour protéger son camarade, tout en chantant en créole pour se donner du courage. Une femme enceinte (jouée par Odile Lauria) tente de monter à son tour. Il veut l’aider, mais en vain.
Qu’un quidam descende du ciel en parapente – aux couleurs des monarques ! – pour lui porter assistance dans ce contexte tragique relève évidemment du merveilleux. Cependant, une entraide existe bel bien de la part des autochtones qui sur leur chemin apportent aux migrants soins et nourriture, comme l’a constaté Emmanuel Meirieu en enquêtant pour le spectacle. En rapprochant le destin des migrants et celui des papillons, cette création saisissante d’humanité, ne se contente pas de mettre en scène une image puissamment poétique, elle offre un exemple frappant de solidarité.
Monarques, de et par Emmanuel Meirieu, du 22 au 26 avril aux Célestins, Lyon ; les 5 et 6 mai au Havre.







