L’opéra de Puccini s’offre dans une nouvelle mise en scène de la metteure en scène sicilienne. Un spectacle maîtrisé qui, à défaut de proposer une lecture neuve de l’oeuvre, laisse aux chanteurs le loisir de faire vivre la musique. Le lendemain, l’Opéra de Lyon profitait du festival pour présenter la programmation de la saison prochaine.

Par Oriane Jeancourt Galignani

Question à mes chers compatriotes : pourquoi les compositeurs italiens comprennent mieux nos romans d’amour du XIXe siècle que nous-mêmes ? Pourquoi La Dame aux camélias est-elle devenue à jamais La Traviata, et Mimi un personnage qui n’a de parisien que l’adresse ? Peut-être parce qu’ils saisissent le nerf premier de ces histoires : la volupté. Dans cette œuvre alambiquée, très étrangement structurée, ( ou déstructurée ?), qu’est Manon Lescaut,  Puccini a réussi à nous faire entendre tous les sous-entendus, souffles, promesses de joie et de plaisir que l’abbé Prévost, aussi libre qu’il fut, n’a tout de même pas pu inscrire noir sur blanc en 1731. Nous ne sommes pas chez le marquis de Sade, Manon, si elle s’avère assez libertine, croit tout de même à l’amour. Et la fin le prouvera. C’est d’ailleurs cela qui rend ce roman inouï de beauté, et de cruauté. Manon est un personnage aussi sentimental qu’animal,  ce qui apparaît d’ailleurs dans cette production qui la voit sans cesse s’habiller et se déshabiller, entourée de sylphides, elles, en tenues sensuelles marquées par l’imaginaire libertin, devenant même au cœur de l’opéra, un papillon rouge, tournant sur elle-même. Grâce à Puccini, Manon triomphe, et balaie l’amertume désolée qui peut nous traverser à la fin du roman, et son culte de l’amour, dans la dernière partie, en prison, puis au bagne, avec Des Grieux, prend des accents déchirants. La soprano italienne Chiara Isotton, Manon puissante et sûre d’elle-même, porte ce rôle jusqu’au bout, et le déploie dans des nuances bouleversantes lors des derniers duos avec Des Grieux. Par cette force et cette interprétation fondée essentiellement sur la musique, bien plus que sur le jeu,  elle est à l’image de l’ensemble de la distribution, largement italienne, jusqu’à la fosse tenue par le maestro Sesto Quatrini,  à l’exception notable, et très remarquée, du baryton Jérôme Boutillier. Le chanteur français insuffle un burlesque dès le début, jouant sur l’ironie et la roublardise de son personnage de frère de Manon, aussi dévoué que corruptible. Lescaut bondit de personnage en situation, avec un art très commedia del arte qu’il faut saluer ici, tant il confère du mouvement aux personnages principaux, parfois un peu statiques. Car Des Grieux, très bien porté par le ténor Ricardo Massi, tout comme Géronte, incarné par Omar Montanari, font corps et voix avec Manon en se mettant au service de la virulence et de la passion hollywoodienne du grand Puccini. Emma Dante, elle-même, préfère dans sa mise en scène laisser place à une chorégraphie joyeuse des chœurs, parfois frôlant le french-cancan, et à un imaginaire qui oscille entre le XVIIIème et le cirque, pour transmettre la musique. Ceux qui apprécient son théâtre à l’os, si profondément artisanal, seront sans doute un peu surpris. Si ce n’est que par instants, ils la retrouveront dans la mise en scène d’intermèdes muets cocasses et charmants, ou dans ce qu’elle apporte de merveilleux à l’opéra. Car elle va sauver Manon et Des Grieux en leur offrant une échappée possible à leur tragédie. Sans révéler le superbe final, qui marque là toute la puissance imaginative de la metteure en scène, l’on peut tout de même préciser qu’elle fait de la chute de Manon, une affaire de lits. 

 Lit de la volupté, lit de l’encagement, lit divin. Nous suivons la jeune femme au gré de ces trois étapes de son destin, qui la libère de la tragédie annoncée. Et laisse le spectateur, ravi de ce sens profond du plaisir dont les Italiens ont le secret.

La joie de la saison à venir

Le lendemain, sous la coupole de verre de l’Opéra, alors que les toits de la ville aimantaient nos regards, Richard Brunel nous a présenté la saison 26-27 de l’Opéra. Que retenir en quelques mots ? « La joie », telle que le directeur et metteur en scène nous l’annonçait comme fil conducteur de la saison. Et nul doute qu’avec les chiffres de fréquentation qu’il pouvait donner de cette saison, celle-ci était au rendez-vous. Un pour l’exemple, 30% de nouveaux spectateurs cette année, et 29% avaient moins de vingt-neuf ans. La prochaine saison risquera de les garder, puisqu’elle s’ouvre sur une promesse lumineuse, L’amour des trois oranges mise en scène par Laurent Pelly. Suivra un peu plus tard, l’opéra-bouffe La Fille de Madame Angot dans la mise en scène repensée de Richard Brunel, et un programme pour le prochain festival qui, de Salomé à Chiens de Lorraine de Sagazan, promet une variété de voix, telle que promis dans le thème dévoilé, « Donner de la voix ». Je pourrais vous parler encore de deux promesses : Nuit de mai de Rimski-Korsakov dans une mise en scène de Christof Loy, ( dont le Louise fut un des plus beaux spectacles de cette saison à Lyon), et, côté danse, une réinvention du Sacre du Printemps par Mats Ek, qui entre là au répertoire du Ballet de l’Opéra de Lyon. Mais nous vous en reparlerons, bien sûr, de ces spectacles qui ont la joie comme impératif ; qui dit mieux ?

Manon Lescaut de Giacomo Puccini, direction musicale Sesto Quatrini, mise en scène Emma Dante, Opéra de Lyon, jusqu’au 7 avril. Plus d’infos sur : https://www.opera-lyon.com