On pensait lire la biographie de cette femme méconnue, Irène, de la famille Cahen d’Anvers, mais en réalité ce livre de Natalie David-Weill est bien plus : un monde. Une société. Une époque. Dans cette Petite fille au ruban bleu, publié chez Flammarion, l’auteur fait revivre de manière précise mais aussi romanesque, la vie de ces grandes familles juives du XIX e siècle et de la première partie du XX e siècle ; des familles juives de banquiers, philanthropes – fidèles à la tsedaqah obligeant les juifs à pratiquer la justice-, et pour la plupart grands collectionneurs d’art. Natalie David-Weill décrit sans jamais les juger, de l’intérieur, à partir de nombreuses archives, privées et publiques, avec délicatesse mais en les épinglant quand il le faut, les Rothschild bien sûr, les Cahen d’Anvers bien sûr, mais aussi les Reinach (les plus érudits de ces familles), les Camondo, les Bischoffsheim, les Cernushi, les Ephrussi, les DavidWeill, etc… qui se mélangent, comme on le sait au moins depuis La recherche, avec une haute bourgeoisie et une haute aristocratie catholique, souvent d’ailleurs antisémites… Les conversions à cette religion dans ces familles juives sont nombreuses…

Cette haute société est bien documentée, depuis longtemps, mais l’intérêt du livre de Natalie David-Weill réside dans le fait qu’elle brosse son portrait à travers le regard d’Irène, d’une femme au caractère libre, souverain, pour ainsi dire moderne. À une époque encore très corsetée, cette fille de Louis Cahen d’Anvers (richissime financier belge) et de Louise de Morpugo (issue d’une famille juive autrichienne richissime aussi), apparaît effectivement comme une femme qui ne s’en laisse pas compter, à l’instar d’un grand nombre de femmes de ce milieu. Elle se marie en premières noces avec Moïse de Camondo en 1891 pour s’en séparer cinq ans plus tard : c’est que Camondo dont on connaissait la vie flamboyante grâce à la biographie que lui a consacrée Pierre Assouline, apparaît comme un mari insupportable, rigide, monomane, mélancolique, tout occupé à sa collection d’art du XVIIIe . Irène le quittera pour le palfrenier de Camondo, le comte Charles de Sampieri ; chute sociale que ses parents n’acceptent guère, mais

pour Irène, l’amour avant tout ! Pour lui, elle se convertit au catholicisme. De nouveau elle divorcera vingt ans plus tard, en 1925. Trop libre ! Natalie David-Weill s’attarde par ailleurs sur les relations qu’elle avait avec ses deux filles. Sa fille Béatrice, adoratrice de son père, qui épousa Léon Reinach, et son autre fille Claude Germaine, dite Pussy, une furie, une séductrice en diable, fêtarde, capricieuse, dispendieuse, à qui sa mère passe à peu près tout.

Natalie David-Weill accorde à juste titre une certaine importance aux hôtels particuliers et aux villas qu’elle fréquentait, devenant des personnages principaux de ce récit : l’hôtel Cahen d’Anvers du 2 de la rue Bassano où elle avait passé son enfance, et qui devient une annexe de Drancy sous Vichy (Camp Bassano) ; leur château de Champs-Sur-Marne où l’on croisait Proust et Bourget ; l’hôtel Camondo rue de Monceau, devenu musée ; la villa Kérylos, etc. Car de fait, ce sont dans ces hôtels particuliers à Paris et ces maisons de villégiature que se jouent les joies, les drames et les tragédies de cette société : on y collectionne, on y rêve, on y trompe, on y aime, on s’y marie, on y divorce, on y crie, on y murmure, on y s’élève, on y chute. Et l’on s’y fait arrêter sous Vichy.

Si Irène nous apparaît comme solaire, Natalie DavidWeill ne manque pas de rappeler qu’elle est traversée d’une grande tristesse, qu’elle semblait avoir l’élégance de dissimuler. Et pour causes : son fils Nissim est mort « pour la France », en 1917 ; et sa fille Béatrice, et ses petits-enfants Fanny et Bertrand, sa sœur Elisabeth, finirent assassinés à Auschwitz. Laissant Irène exsangue.

Le récit de ce petit monde est très habilement mené ; les allers-retours entre passé et présent s’entremêlent, évitant la lourdeur chronologique. Natalie David-Weill croise les destins, à distance, de ces familles juives qui ne juraient que par la France, à rebours des propos antisémites, qui circulaient abondamment à l’époque (sont cités,entre autres, Edmond de Goncourt, Paul Bourget, Auguste Renoir). Grâce à l’autrice, dorénavant, Irène existe ; existe en dehors de la peinture de Renoir, La petite fille au ruban bleue ; en chair et en os : une femme aimante.