Avec Micha Lescot dans le rôle-titre, Wajdi Mouawad reprend  Willy Protagoras enfermé dans les toilettes sa toute première pièce dans une nouvelle mise en scène. Ce n’est pas triste.

Les visages agités apparaissent aux fenêtres d’un immeuble. Il y a de l’électricité dans l’air ; sans qu’on sache encore bien pourquoi. Nelly, la fille aînée des Protagoras, est sur le départ. On déménage ses affaires. Elle quitte le pays. Les ragots vont bon train sur ses motivations. Mais ce qui défraie la chronique est d’un autre ordre. La décision de son frère, Willy, de se claquemurer dans les toilettes de l’appartement familial a pris tout le monde de court. Il faut dire que l’appartement en question, le seul du bâtiment à posséder un balcon donnant sur la mer, fait bien des envieux. Par son geste radical, Willy, merveilleusement interprété par Micha Lescot, crée au sein de la communauté un désordre phénoménal dont Wajdi Mouwad fait tout son miel dans Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, pièce écrite alors qu’il avait dix-neuf ans et dont il présente aujourd’hui une nouvelle mise en scène.

Précisons que le miel en question a des relents un peu douteux puisque dans l’impossibilité d’utiliser les toilettes certains occupants des lieux ont tendance à s’oublier sur le parquet ou ailleurs, jonchant progressivement l’espace de leurs déjections. C’est en particulier le cas de la truculente Uli-Char Philisti Ralestine (Johanna Nizard), hébergée par la famille Protagoras avec son époux Conrad (Lionel Abelanski) et leurs enfants Naïmé (Lucie Dogout) et Abgar (Marceau Ebersolt). Dans une des scènes les plus folles de ce spectacle, qui n’en manque pas, face à l’intransigeance de Willy, elle se laisse aller dans le salon avant de s’essuyer avec le tapis. Malgré cela, même en se pinçant le nez, l’appartement des Protagoras suscite la convoitise.

Profitant du chaos, un certain Maxime Louisaire (Eric Bernier), notaire, s’est installé sur place dans le but de s’emparer non seulement des lieux d’aisance, mais de tout l’espace. Il tente d’établir une complicité avec Willy – sans succès, même si on les voit paradoxalement marcher l’un derrière l’autre en chantant There is a Light that Never Goes Out des Smiths. Manipulateur redoutable, Maxime Louisaire parvient à faire expulser les Philisti Ralestine en compromettant Conrad grâce à des photos prises en douce où le voit s’ébattre avec une jeune fille. Cela au prix du suicide d’Abgar qui de désespoir saute par la fenêtre. En attendant les toilettes sont toujours fermées et Willy fermement décidé à n’en sortir sous aucun prétexte. Il est question d’une demoiselle qu’il aurait aperçue de loin dont la présence pourrait peut-être l’amadouer. Alors que jusqu’ici on ne le voyait pas, le décor se retourne et c’est face au public qu’on le découvre debout sur la cuvette. La visite de Naïmé dont il est vaguement amoureux ne le convainc pas d’ouvrir enfin la porte. Alors qu’il s’enroule le visage dans du papier toilette, on pense à Jean-Paul Belmondo dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard.

Mais Willy n’a pas l’intention de se faire exploser. Plongeant les mains dans la cuvette, il se met à peindre avec ses excréments, trouvant dans cet acte un sentiment puissant de libération. Comme s’il disait « merde » au reste du monde. Ou comme s’il puisait dans son propre « matériau » pour produire une œuvre artistique. Ce moment de jubilation ne conclut pas le spectacle. Et c’est dommage. Car la suite, loin d’être aussi frappadingue et enjouée que ce qui a précédé, traîne un peu en longueur. Comme si l’auteur en mal de conclusion cherchait en vain une porte de sortie. Malgré ce bémol, cette équipée furieuse d’une drôlerie délirante mérite amplement d’être vue.

Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, de et par Wajdi Mouawad. Jusqu’au 8 mars au théâtre de la Colline, Paris 75020.