Dance : le grand classique newyorkais de Lucinda Childs rencontre l’univers des cowboys, réimaginé par Alessandro Sciarroni dans HØPE.

Deux versions des Etats-(de plus en plus dés-)Unis se font face sur le plateau de l’Opéra de Lyon et la soirée est aussi binaire que les sensibilités politiques chez Uncle Sam. D’un côté, les centres urbains comme catalyseurs d’idéaux progressistes et audaces artistiques. De l’autre, les plaines infinies avec leurs populations parsemées et terre à terre, pour un conservatisme dont le monde subit les conséquences au jour le jour. Et pourtant, l’ensemble lyonnais, dirigé par Cédric Andrieux, réussit à faire dialoguer les deux. Un gage d’espérance ? Lucinda Childs va ici dialoguer avec Alessandro Sciarroni, non en talk, duplex ou bord de plateau, mais à travers leurs œuvres respectives : d’abord Dance, pièce créée en 1979 et emblématique de la révolution artistique newyorkaise. Puis HØPE, première création originale du chorégraphe italien pour l’ensemble lyonnais, après deux transmissions de son répertoire. Les danseurs se jettent donc dans les trajectoires ultraprécises et dynamiques de Lucinda Childs, avant de développer une douceur inespérée à travers le Two-Step et le Line Dance, disciplines qui se pratiquent en bal et en compétition, en bottes et en chapeaux dans l’univers rural des cowboys où le quotidien est réputé âpre. Lucinda Childs, elle, signe une sorte de poésie du mouvement et de l’existence, un songe visuel et cinétique qui approche son cinquantième anniversaire et n’a rien perdu de sa fascination. Les dix-sept interprètes traversent l’espace dans une rigueur implacable, et dialoguent avec leurs propres silhouette, filmées en studio et projetées tantôt au-dessus des danseurs réels, tantôt en arrière-plan et même en premier plan. Le réel charnel et les doublures fantomatiques – qui ont pourtant leurs vies propres – apparaissent et disparaissent comme propulsés par les forces de l’univers. Incroyable Lucinda Childs, qui signait à l’époque un chassé-croisé entre la scène et l’écran d’une telle complexité et subtilité !

Après l’entracte, Alessandro Sciarroni nous embarque en direction d’un univers qui est connu pour tout sauf sa subtilité. S’imposer une telle tâche a de quoi étonner. Mais on sait qu’il aime décortiquer le vocabulaire de quelques danses traditionnelles pour les recomposer selon une dramaturgie nouvelle et quasiment subversive. Aussi a-t-il pu travailler, il y a peu, sur une danse en voie de disparition découverte dans le nord de l’Italie : la Polka chinata. En 2012 on l’avait fêté pour une pièce consacrée aux danses traditionnelles des Alpes, récemment recréée avec le Ballet de l’Opéra de Lyon, justement. Il y avait le chapeau tyrolien et les culottes de cuir, comme aujourd’hui les bottes et chapeaux de cowboy, les cravates bolo, les chemises à franges… Mais Sciarroni est loin de nous amener dans une compétition ou de mettre en scène la moindre hostilité. Nous sommes dans une salle de bal ou des groupes, dispersés, s’adonnent au small talk. Puis un homme, seul, se met à esquisser quelques pas de danse. Un autre le rejoint. Puis cinq, puis dix, hommes et femmes. Les bottes caressent le sol, on claque des doigts, on joue avec le chapeau (réel ou imaginaire). Des couples se forment et dansent en ligne (la Line Dance !), leurs pas et gestes rappelant le tango, la valse ou le rock’n’roll. Après tout, ces danses se sont développées sur fond de traditions européennes et constituent de vraies traces de la migration mondiale des populations. Il y a un siècle et demi, les Européens traversaient l’Atlantique en grand nombre, à la recherche d’un nouvel espoir. Mais le plus frappant dans HØPE est l’ambiance. Ce peuple-là part, en unisson, sur une mélodie légère et répétitive, comme s’il planait sur un nuage. La boucle musicale pour pianos, signée Pere Jou & Aurora Bauzà, envoûte par sa douceur et place l’ensemble dans un suspense suave.

Les cowboys se révèlent être des gentilshommes ou gentlemen, multipliant les face à face avec leurs partenaires. Car le Two-Step est une contredanse (dans le sens baroque du terme) dont l’esprit se situe aux antipodes de Dance de Lucinda Childs. Car là, personne ne touche l’autre ni son propre corps. Dans HØPE, les corps sont concrets, charnels et animés du désir d’être ensemble. Mais si le Two-Step révèle ses sources originaires des deux côtés de l’Atlantique, on constate autant de sources et confluences dans les envolées chez Lucinda Childs sur la rythmique effrénée de Phil Glass. Sachant que Dance sera suivie d’un travail à partir de pas folkloriques, on se surprend à découvrir qu’en vérité ce vocabulaire, certes nourri de ballet romantique et de Georges Balanchine, cache moult pieds croisés et autres élans qui trahissent des racines folkloriques. Ce qui n’étonnera qu’à moitié puisqu’on sait bien qu’à l’origine, le vocabulaire du ballet s’est aussi nourri de danses traditionnelles. Ajoutons que le petit nuage musical qui porte HØPE donne l’illusion de regarder le spectacle à travers le filtre d’une caméra documentaire, pour peut-être arriver dans une sorte de rêve. On est alors frappé par une étonnante capacité de dialogue entre avant-garde newyorkaise et environnement rural. Malgré toutes les oppositions stylistiques, les deux écritures partent de pas, gestes et regards qui ont beaucoup de choses à se dire. Alors, la danse peut-elle faire le lien entre des populations américaines aussi opposées ? A Lyon, HØPE résonne telle une injonction faite à la communauté Two-Step de se détendre et de retrouver le rêve américain dans son ouverture vers l’autre et sa plénitude. L’image est donnée par une troupe multiculturelle qui traverse la Post-modern Dance comme le Two-Step.

Dance de Lucinda Childs
HØPE d’Alessandro Sciarroni

Ballet de l’Opéra de Lyon – Lyon, Opéra, jusqu’au 10 septembre

Paris, Grande Halle de La Villette, 25-29 novembre

Dijon, Opéra, 11 décembre

Chambéry, Espace Malraux, 2 et 3 février 2027