Premier spectacle hors-les-murs de l’Opéra Comique actuellement en travaux, Zaïde, opéra méconnu du jeune Mozart repensé par Raphaël Pichon, est un moment d’émotion et de beauté au lycée Carnot.

Au début de la nuit dernière, s’est produit à Paris une étrange fantasmagorie : une école s’est transformée en opéra. Des salles de classe en coulisses. Une cour en scène. Le lycée Carnot a accueilli Zaïde, le plus rare des opéras de Mozart, par une métamorphose qui a permis aux spectateurs de vivre une exceptionnelle expérience lyrique. Avant de raconter le spectacle, une fois n’est pas coutume, je commencerai par rendre hommage aux génies secrets de ce spectacle : les techniciens. En pleine semaine scolaire, ils ont réussi à installer éclairage, ( et l’on reconnaît la signature de Bertrand Couderc), gradins et les conditions de l’acoustique (enjeu premier de ce type d’opéra hors-les-murs), afin que ce Zaïde soit ce qu’il est : un opéra-comique compact, tenu par cinq chanteurs, un chœur, quelques phrases, et un orchestre qui se tient ici sur scène, comme on plongerait dans l’intimité désarçonnante et bouleversante du premier imaginaire de Mozart. Louis Langrée, maître de cérémonie puisque directeur de l’Opéra Comique, a eu raison de rappeler en accueillant le public que cet opéra de jeunesse trouvait tout son sens à être monté dans un lycée. Oui, dans cette cour d’école, justement mise en valeur, musiciens, chanteurs, choristes adoptèrent une simplicité et une sincérité dans leurs interprétations, que nous n’avions pas vues depuis longtemps sur une scène « classique ». C’est vrai que ce Zaïde, créé à Salzbourg l’année dernière, avait fait le choix d’une absence de décors et d’un espace de jeu resserré, centré sur des gestes plus abstraits que naturalistes. Ainsi ce moment frappant qui voit le chœur Pygmalion recréer par leurs corps le bateau sur lequel les prisonniers tentent de fuir. Nous savions au moins depuis Le Requiem présenté à Aix il y a deux ans, et repris cette année, que ce chœur recelait une plasticité et un art du jeu hors du commun ; ce spectacle-là l’affirme avec une nouvelle force. Sachant cela, Raphaël Pichon a donc élaboré la recréation de ce Singspiel inachevé, en reconstruisant la partition, l’agrémentant d’autres airs de Mozart, et en faisant appel à Wajdi Mouawad pour écrire des dialogues assumés par les chanteurs. Lui-même était sur scène de bout en bout pour diriger son orchestre Pygmalion. Il semblait ainsi donner le ton de ce spectacle à mi-chemin de la parabole, et de l’opéra.
« La femme qui chante »
Ainsi au début, quand Persada apparaît dans les gradins, dévalant l’escalier en tenue rouge et imperméable, elle s’adresse au gardien des lieux en italien, puis en allemand. Comme s’il était acquis que nous étions dans le jardin secret de Mozart, qui a oscillé toute sa vie entre les deux langues. Irradiant la jeunesse, la soprano australienne Xenia Puskarz Thomas incarne cette jeune femme à qui Pichon et Mouawad ont inventé une quête : elle serait la fille née dans la prison, revenant sur les lieux anciens de l’amour de ses parents. Elle rencontre le conteur de l’opéra, personnage d’ancien gardien de prison qui va lancer le récit de ce qui a eu lieu, et ainsi convoquer le début de l’opéra. Le baryton allemand Johannes Martin Kränzle s’acquitte avec beaucoup de grâce de ce rôle de vieil homme à qui peu à peu la mémoire revient, héros sans héroïsme tels que Wajdi Mouawad les affectionne. L’opéra entre véritablement dans sa tension lorsqu’apparaît la « femme qui chante », Sabine Devieilhe. La cantatrice la plus célébrée aujourd’hui en France surgit pieds nus, dans une tenue grise de prisonnière, à peine maquillée, défaite. Et sous le hall Eiffel de notre lycée, elle prend une dimension mythique ; elle est l’incarnation de la liberté encagée. Les airs se succèdent ; on reconnaît l’essence de la musique mozartienne, sa fluidité, ses envolées, sa rage aussi, notamment dans l’air « Tiger », le plus beau de l’opéra, qui voit Sabine Devieilhe en pleine puissance, puis à ras de souffle, déployer sa colère (et comment ne pas penser alors à la même chanteuse dans l’un de ses airs cultes, « la Reine de la nuit », telle qu’elle le chantait encore en juillet au Théâtre du Jeu de Paume à Aix ?). Il semble alors, et là le montage de Raphaël Pichon prend tout son sens, que dans ce Zaïde, l’on remonte à la racine de la musique mozartienne, aux émotions premières, colère, amour, rêve de liberté, qui se retrouveront jusque dans La Flûte enchantée. Mais à l’écoute d’autres airs, notamment un très beau duo d’amour entre Sabine Devieilhe et le ténor Hugo Brady, l’opéra rejoint Fidelio auquel on pense au gré de cette histoire d’amants-prisonniers. A d’autres instants, le chœur dans sa chorégraphie solennelle évoque la sobre émotion des grandes œuvres politiques, comme Souvenirs de la maison des morts. Est-ce le décor, la sobriété, l’effet de cette musique réinventée, ou l’écriture de Wajdi Mouawad, je ne saurais dire, mais cette simple histoire d’injustice humaine dans la prison de Zaïde acquiert à la fin du spectacle une dimension aussi tragique que contemporaine. Et la petite musique finale nous accompagne longtemps dans la nuit du retour.
Zaïde ou le chemin de lumière, de W.A. Mozart, conception musicale, scénique et direction musicale, Raphaël Pichon, Opéra Comique, Lycée Carnot, (17ème), jusqu’au 12 septembre.










