La Fondation Cartier donne carte blanche au Ghanéen Ibrahim Mahama avec une exposition collective hospitalière et utopiste, sur les traces du président Nkrumah. Une merveille.

Ibrahim Mahama © Christian Cassiel / Barbican Centre, 2025.

Des architectures monumentales de verre, investies par des tabourets ghanéens, des peintures de la jeunesse dorée africaine fumant une cigarette devant un cinéma, des sculptures d’argile pour racheter des terres spoliées, un lai de tissus de 8 m de long pour se souvenir du temps passé, des archives collectées, découpées et recombinées pour donner espoir. La nouvelle exposition de la Fondation Cartier rend hommage à la scène artistique ghanéenne. Une carte blanche a été proposée à Ibrahim Mahama, artiste, penseur, fondateur de trois centres d’art et notamment remarqué à la Biennale de Venise en 2015. Il avait alors recouvert un pan de l’architecture de l’Arsenal de ses toiles de jute couvertes des traces de leur passé, celui de contenants de cacao et de charbon, symboles de la relance économique du Ghana sous la présidence de Kwame Nkrumah. Aux côtés de la présentation de ses installations architecturales et de ses collages, Ibrahim Mahama a invité six artistes et deux collectifs du Ghana, ou liés à ce territoire, à partager les immenses espaces de la Fondation.

Installation monumentale

Pénétrer dans cette exposition, c’est plonger dans le passé postcolonial du Ghana de 1957 à 1966, sous la direction de Kwame Nkrumah. Non par nostalgie mais pour s’inspirer de sa politique émancipatrice et utopiste en faveur d’un avenir collectif. Nombreux sont les artistes exposés à être passés par l’université ghanéenne, la Kwame Nkrumah University of Science and Technology (KNUST), et à avoir suivi les enseignements du théoricien kąrî’kachä seid’ou et de l’artiste Dorothy Akpene Amenuke, première femme enseignante, dont les œuvres sont présentées à la Fondation. Ils y ont appris à s’émanciper du classicisme pour créer en puisant dans les archives et les matériaux à disposition. Ibrahim Mahama a, depuis, fondé trois centres d’art à Tamale, sa ville natale. Tous trois accueillent la population locale dans d’anciennes usines inaugurées dans les années 60 par Kwame Nkrumah pour relancer l’économie et abandonnées après le coup d’État militaire de 1966. Ibrahim Mahama les a réhabilitées en œuvres d’art à vivre afin de favoriser l’échange et la transmission de techniques tout autant artistiques qu’agricoles. L’artiste a fait déplacer à la Fondation Cartier l’une des installations monumentales qui s’y déployaient, son Parliament of Ghosts. Des sièges Ashanti, symboles de la spoliation subie par ce peuple, y sont installés pour accueillir performances, conférences et discussions. Il y sera question de restitution, de réappropriation, tout autant que d’hospitalité.

Ghana Mann Papapaaaa, 2023-2024.©Ibrahim Mahama.

Du personnel au collectif

Parce que l’hospitalité fait partie des valeurs portées par Ibrahim Mahama, il a invité des artistes partageant une démarche utopiste et critique, tournée vers les archives du passé pour mieux construire le présent. Le Cercle d’art des Travailleurs de Plantation Congolaise crée à partir de matériaux locaux, dont l’argile. La vente de leurs œuvres permet de racheter des terres spoliées. Depuis la création de leur collectif, ils ont pu acquérir 400 hectares devenus leur « forêt sacrée ». À travers ses portraits cousus, Zohra Opoku renoue avec sa famille ghanéenne. Gideon Appah s’empare d’archives photographiques du Ghana des années 50 à 80 pour peindre un âge d’or du pays, où des individus insouciants fument, vont au cinéma, pêchent. Ses peintures rappellent celles de l’un des artistes qui l’ont inspiré, Kerry James Marshall, dont un ensemble imposant et passionnant de pièces narratives est exposé actuellement au Musée d’Art moderne de Paris. Les œuvres tissées de Dorothy Akpene Amenuke témoignent des échanges commerciaux et abordent ainsi la question de la liberté de mouvement. Avec Le Temps des récoltes,Ibrahim Mahama répare, en rendant hommage à la force de la résilience et au pouvoir d’agir du collectif, et porte l’espoir de la régénération, à l’image des artistes invités.

Ibrahim Mahama, Le Temps des récoltes. Jusqu’au 28 février 2027. fondationcartier.com