Ami d’Apollinaire et de Suzanne Valadon, le nom de Georges Kars était tombé dans l’oubli. Une exposition au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme réhabilite ce peintre tchèque de l’École de Paris au destin en clair-obscur.

Autoportrait,1908.
Huile sur toile, 80 x 70,5 cm.
Musée municipal de Velvary.
© musée municipal de Velvary © Ville de Troyes, Carole Bell.

La peinture est gorgée d’ocre-jaune et de vert émeraude sur un fond gris nocturne : visage de trois-quarts rehaussé de lèvres charnues légèrement entrouvertes, grands yeux bleus clairs un peu globuleux au regard inquiet, front dégagé au port altier. Son autoportrait de 1929 est habité du vérisme dramatique de la Nouvelle Objectivité, tendance picturale née en Allemagne après-guerre, consacrée par une exposition en 1925 à Mannheim dont Georges Kars faisait partie. Il trahit les tourments qui traversent les âmes artistiques arrachées à leur patrie. Kars est l’une d’entre elles. Né en 1880 dans la petite ville de Kralupy en Bohême-Moravie dans le giron de l’empire austro-hongrois, il est issu d’une famille juive aisée de langue allemande. Son destin le portera vers le désir de renaissance de la culture tchèque avant de connaître les temps sombres des persécutions nazies. Sa peinture s’en ressent. Caractérisée au début par une touche vive et lumineuse influencée par l’impressionnisme allemand de Max Liebermann, elle s’en détachera à son arrivée à Paris pour trouver en Cézanne une figure tutélaire. Son trait s’accorde alors aux formes cubistes quoique plus enténébré, noyé de bleus songeurs. Son portrait d’Otto Gutfreund (1913), un des premiers sculpteurs cubistes, rappelle celui d’Ambroise Vollard par Cézanne tandis que ses Trois baigneuses dans un paysage (1919) ne manquent pas de faire référence aux Grandes baigneuses du maître d’Aix. Sa touche s’élargit ensuite dans des lignes onduleuses plus sculpturales.

Les grands nus féminins des années 1920-1930 correspondent à l’acmé de son enthousiasme pictural. Campés dans des intérieurs et des paysages, ils reprennent les modèles appréciés des peintres de la modernité que sont les nus au bain, les déshabillés dans un fauteuil ou les odalisques lascives, restant cependant plus naturalistes que sensuelles, comme si Kars recherchait un pont entre la Nouvelle Objectivité allemande et les avant-gardes françaises. Ni abstrait, ni complètement cubiste, ni complètement expressionniste. Il reviendra d’ailleurs à intervalles réguliers sur sa terre natale au point de bénéficier d’une rétrospective personnelle à Prague en 1937. « Kars fut un trait d’union entre les scènes artistiques tchèques et françaises », souligne Pascale Samuel, conservatrice au Mahj et commissaire de l’exposition. Son nom, tombé dans l’oubli après la Deuxième guerre mondiale, lui est apparu récemment lors de recherches pour l’exposition Chagall, Modigliani Soutine… Paris pour école, 1905-1940 organisée au Mahj en 2021. Comme une ombre perdue malgré sa dimension européenne qui éclaire le parcours des artistes juifs de l’École de Paris quand on sait qu’à peine 10 % des juifs tchèques ont survécu à la guerre et à l’Occupation. Pendant ce temps, à Prague, Anna Pravdová, conservatrice de la collection d’art moderne de la galerie nationale de Prague, retrouvait-elle aussi sa trace. Les deux femmes se sont unies pour réaliser cette exposition qui sonne comme une réhabilitation inédite depuis 1945, avec plus de 150 œuvres rassemblées.

Femme au perroquet,
1926.
Huile sur toile.
Prague, Galerie nationale.
© National Gallery Prague, 2026.

On y suit celui qui rencontra le journaliste Max Brod, proche de Kafka, et le peintre bulgare Jules Pascin à l’Académie des Arts de Munich durant ses années de jeunesse. Des âmes errantes qui, comme lui, rêvent de Paris. « La capitale française est devenue l’une des principales destinations des artistes tchèques à l’étranger. Après l’explosion des mouvements nationalistes et le Printemps des peuples en 1848, émerge une véritable francophilie qui s’intensifie encore après la guerre franco-prussienne de 1870-1871 », écrit Anna Pravdová. Kars y débarque en 1908 à la suite de ses aînés Mucha et Kupka. Très vite, il s’intègre au cercle des artistes émigrés et devient l’ami de Juan Gris et d’Apollinaire (qui fut son témoin de mariage) et surtout de Suzanne Valadon, de son mari André Utter et de leur fils Maurice Utrillo. Basé rue Caulincourt, l’épicentre des artistes de l’École de Paris, il croise Max Jacob, André Derain et Marc Chagall qu’il retrouve lors de soirées mémorables chez le critique d’art André Warnod, dont la fille Jeanine, aujourd’hui âgée de 105 ans, est le dernier témoin vivant de cette époque. « Max Jacob récitait ses récents poèmes, Roland Dorgelès racontait son livre Les Croix de bois (1919), récit de la guerre de 14, Pierre Mac Orlan chantait ses nouvelles chansons et Francis Carco clamait La Bohème et mon cœur (1913). Ton air torturé, ton front bombé, tes yeux interrogateurs, tes lèvres épaisses m’impressionnaient. Très doux, moins bruyant que les autres, je n’avais pas peur de toi », se souvient-elle avec émotion dans une lettre commandée par le musée à l’occasion de l’exposition.

Le nom de Kars émaille alors plusieurs expositions du Salon d’Automne et du Salon des Indépendants. La galeriste Berthe Weill – dont on connaît aujourd’hui le rôle pionnier grâce à une exposition l’an dernier au musée de l’Orangerie – défend son œuvre dès 1920. Se révèlent ses affinités artistiques avec ses compatriotes moraves Otton Coubine et Otto Gutfreund ainsi que sa proximité picturale avec Jules Pascin et surtout André Derain, visibles dans certaines de ces figures féminines. Sa peinture serait plutôt celle d’une filiation. Elle s’incarne dans les rondeurs attachantes du corps féminin, éclairées parfois d’une lumière espagnole qu’il trouve dans la petite ville de Tossa de Mar sur la Costa Brava. Un havre ensoleillé fréquenté par une communauté d’artistes qui s’évanouira en même temps que la Guerre d’Espagne. Son attachement à l’émancipation de la culture tchèque lui fera aussi réaliser une immense vue de Prague à l’atmosphère dramatique alors que les accords de Munich venaient de signer le démembrement de sa patrie, bientôt envahie par l’Allemagne nazie. « Son destin traverse tous les événements tragiques du début du siècle : incorporé dans l’armée austro-hongroise durant la Grande Guerre, il s’empresse de regagner Paris après la fin du conflit mais sera obligé de fuir Prague en 1939 – où il s’était finalement réinstallé – pour rejoindre à nouveau Paris qu’il quittera pour se réfugier à Lyon avant de passer clandestinement la frontière suisse », précise Pascale Samuel. Des fuites incessantes jusqu’à la nuit noire. En Suisse, malmené dans un camp de réfugiés puis interdit de travailler, il s’enfoncera dans une profonde neurasthénie au point de se jeter du balcon de son hôtel genevois en 1945. Un suicide, comme Stefan Zweig, comme son ami Pascin en 1930… Ses dernières œuvres, réalisées sur carton, aux tons pâles et aux silhouettes mélancoliques expriment cette impasse psychologique. La découverte des atrocités de la Shoah aura aussi contribué à mener ce peintre timide et anxieux à ce geste fatal. « Cette âme sensible ne consentit pas, la Libération venue, à passer l’éponge de l’oubli sur tout ce qui s’était passé. Réfugié en Suisse, à bout de nerfs, il ne voulut pas accepter la vie tranquille qui s’offrait à nouveau », écrit justement Katia Granoff qui fut la dernière à exposer ses œuvres pendant la guerre.

Les femmes de sa vie : Nora, Suzanne et Chana

Il y avait Nora, sa femme, dont il peint avec affection les généreuses rondeurs. Il y avait Suzanne Valadon, rencontrée sur la butte Montmartre et dont il fréquenta les diverses demeures, du Moulin de la Galette jusqu’à la résidence du château Saint-Bernard dans le Beaujolais. Le couple Kars passe ses vacances et part en voyage avec cette précieuse amie peintre, son mari André Utter et leur fils Maurice Utrillo, trio inséparable et infernal. Cette amitié durable s’incarne dans le dessin que fit Kars de Suzanne sur son lit de mort et dans un portrait peint de l’artiste que Nora gardera toute sa vie et dont elle fera don au musée national d’art moderne en 1966. Il y avait aussi la sculptrice Chana Orloff qui fit un buste de Kars que l’exposition rapproche de son autoportrait de 1929. C’est avec elle que Kars passe la frontière suisse pour échapper aux nazis. C’est chez elle ensuite que sa femme Nora trouvera refuge après sa mort. En y regardant bien, les œuvres de ses deux femmes artistes trouvent plusieurs échos dans les peintures de Kars.

Kars dégénéré

Lorsqu’il est obligé de fuir Prague précipitamment en 1939, Kars laisse derrière lui plusieurs de ses toiles ainsi qu’une collection d’œuvres d’art qui seront détruites ou vendues après l’invasion allemande. Dès 1937 déjà, six de ses œuvres conservées dans les musées allemands avaient été taxées de dégénérées. Cinq d’entre elles furent détruites. Une autre demeure non localisée. L’artiste contemporain Raphaël Denis qui travaille depuis longtemps sur l’histoire des œuvres spoliées durant la période nazie a réalisé pour le musée une installation intitulée 101 musées : Kars. Dans la dernière salle de l’exposition, il matérialise sous la forme de rectangles grisés au mur le souvenir endeuillé des six œuvres confisquées puis détruites. Images fantômes accompagnées de petits urnes funéraires et des pages du registre de l’administration nazie qui les avaient méticuleusement listées et documentées. Avec la conservation du musée, il a aussi réalisé un album rassemblant des photographies anciennes des œuvres du peintre que sa femme avait inventorié, retrouvées dans deux collections privées et livrant ainsi une chronologie inédite de ses peintures.

« Georges Kars, un bohémine à Paris », du 15 octobre 2026 au 14 mars 2027, Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, Paris