L’auteur de Mon maître et mon vainqueur, lauréat du Grand Prix du roman de l’Académie française, signe un fabuleux roman balzacien, désopilant et instructif sur le vin.
Plusieurs romanciers, tels que Colette, Irène Némirovsky ou John Fante, ont situé certains de leurs livres dans le monde viticole, mais il n’existait pas de grand roman sur le vin, chose d’autant plus surprenante en France que le nectar de la vigne est aussi omniprésent dans la culture que dans la littérature, de Rabelais à Céline, jusqu’à l’un de ses chantres contemporains, Sébastien Lapaque, qui lui a consacré des œuvres réjouissantes et mémorables, dont Théorie de la bulle carrée et On aura tout bu.
François-Henri Désérable comble cette lacune romanesque en faisant du vin le protagoniste d’une fiction magistrale, même s’il en confie l’expérience sensorielle à Arun Kumar, son personnage. Cet Indien issu des bidonvilles de Delhi est doté d’un « palais absolu » : il lui suffit d’humer un vin pour en identifier la nature, en vertu d’une mémoire infaillible qui recense les arômes ; ainsi dispose-t-il d’une vinothèque intérieure, sorte de jurisprudence œnologique à laquelle il se réfère dès qu’il déguste une nouvelle bouteille.
Le hasard, orchestré par le démiurge Désérable, conduit Arun à être adopté par une famille de Beaune. Il y devient l’ami de la fille d’un des plus grands producteurs de vin de la région. C’est alors que débutent les tribulations de ce virtuose, qui met son unique talent au service d’un défi : s’attaquer à la référence mondiale des grands vins, avant de se reconvertir en faussaire à New York. Robin des bois des temps modernes, Arun mystifie les collectionneurs fortunés d’un prestigieux cercle œnologique et leur soutire une fortune lors d’une vente aux enchères pour en redistribuer le produit aux sans-abri.
Comme Marcel Aymé, F.-H. Désérable raconte si plaisamment les aventures de son héros qu’on en vient à accepter l’invraisemblable. S’il nous explique comment son génial contrefacteur accélère le vieillissement des étiquettes de ses fausses bouteilles en les faisant tremper dans de l’eau tiède mêlée à de la terre et à du marc de café (« pour la nuance »), le procédé paraît plausible. En revanche, lorsqu’il s’agit de fabriquer un Romanée-Conti 1928 ou un Pétrus 1953, il se contente d’évoquer un mystérieux procédé chimique permettant de recréer les saveurs d’un millésime par un subtil mélange d’arômes.
Parmi les vifs plaisirs, dignes d’un grand cru, que procure ce roman plus instructif qu’un essai péremptoire (si l’érudition s’avère pédante, cet habile romancier la délègue à des personnages qu’il brocarde), les caricatures miniatures — admirables vignettes, mi-affectueuses, mi-caustiques — dont Désérable a le secret nous enchantent au fil des pages. En voici une, à propos d’un expert appelé à témoigner lors du procès intenté à Arun à Dijon après la découverte de sa supercherie : « Il avait l’allure improbable d’un genou flanqué de lunettes. Sa voix n’était qu’un murmure discret entrecoupé de hoquets secs, comme un robinet qui goutte. » À l’instar d’Orwell, qui admirait chez Dickens ce qu’il appelait le Dickens touch, c’est ce que j’oserais nommer la touche Désérable.
Le Palais, François-Henri Désérable, Roman, Gallimard, 406 p., 23 €







