Le chef d’orchestre Raphaël Pichon présente Zaïde ou le Chemin de lumière, opéra inachevé de Mozart, réinventé par ses soins. Il s’entoure, pour l’écriture, de Wajdi Mouawad, et, dans le rôle-titre, de Sabine Devieilhe. Une rareté à découvrir au Lycée Carnot, dans le cadre de la programmation hors les murs de l’Opéra Comique. Rencontre.

©Pier Gab

Pourquoi monter aujourd’hui le si rare Zaïde, Singspiel de 1780 écrit par le jeune Mozart ?

Tout a démarré lorsque le directeur du festival de Salzbourg m’a commandé une pièce de Mozart de mon choix, plutôt de jeunesse, que je pourrais faire découvrir au public par un montage. Assez vite, mon regard s’est posé sur Zaïde qui est à mes yeux le premier chef d’œuvre de Mozart. Lorsqu’il le compose, il est en pleine possession de ses moyens, d’une puissance exceptionnelle. Mais l’œuvre est inachevée. On sait que Mozart ne l’a pas terminée, pour des raisons de commande, se lançant plutôt dans L’Enlèvement au sérail, mais aussi parce qu’il n’était pas satisfait du livret, notamment de sa fin. Il s’agit d’un objet étrange : la musique est d’une qualité exceptionnelle, la situation est passionnante, une femme retenue en captivité par un tyran, mais il n’y a pas de fin. Il me fallait inventer une histoire de notre temps, et voir comment elle pourrait résonner.

Au générique, ce Zaïde ou le Chemin de lumière est qualifié de « pastiche », qu’entendez-vous par là ?

C’est une forme d’honnêteté intellectuelle, de la même manière que l’on a mis un sous-titre, « ou le chemin de lumière », car je ne donne pas l’intégralité de la musique, il y a 80% de l’opéra, pas forcément dans l’ordre et j’ai intégré d’autres musiques. Ce mot pastiche vient traduire l’idée d’un travail qui vient après. Je trouve passionnant d’employer certaines œuvres du répertoire que l’on ne peut pas monter, il nous manque un acte entier de Zaïde, donc quand je trouve que ça permet de nous mettre en face de grands chefs d’œuvre, je fais ce genre de montage.

Comment définir le personnage de Zaïde, grande héroïne mozartienne, mais proche aussi de la Léonore de Fidelio, une incarnation de la liberté ?

Une force qui contient une telle lumière en elle, une telle nécessité de crier « liberté ». Son chant vient décupler sa capacité de résistance, qui la sauve, et sauve sa fille. Elle acceptera le sacrifice final, mourir, avec son amant, pour que sa fille embrasse une vie meilleure. Il y a deux grands airs de Zaïde, l’air de la berceuse, et l’air dit « Tiger », confrontation avec le tyran, c’est l’une des pages les plus violentes de Mozart, avec l’air de la Reine de la Nuit dans La Flûte enchantée, elle exprime un torrent de rage, c’est aussi une des pages les plus captivantes de son œuvre.

Pour l’achever, avec Wajdi Mouawad, vous ajoutez un personnage, une fille, Persada, qui aura même quelques airs, et qui permet d’ouvrir sur l’avenir, c’est bien cela ?

Zaïde est la première vraie œuvre humaniste de Mozart, inondée par la philosophie des Lumières. C’est l’époque où il rentre en loge, ce tournant annonce L’Enlèvement au sérailLa Clémence de TitusLa Flûte enchantée… En relisant Incendies de Wajdi Mouawad, j’ai repensé à l’histoire vraie dont il s’est inspiré, cette femme libanaise qui, après avoir tiré sur un dirigeant du Hezbollah, est emprisonnée, mais résiste par son chant. C’est aussi la résistance mozartienne, l’art, la musique. De cette histoire, mais aussi de l’idée de la mémoire, qui existe de manière très forte chez Mozart, est née cette idée de la fille, Persada… J’étais fasciné que cette trajectoire du personnage d’Incendies épouse si facilement la dramaturgie musicale de Zaïde. Il me manquait un personnage-clé ; les prisonniers. L’idée d’une communauté d’humanité. Il n’y a pas de chœur dans Zaïde, je l’ai donc introduit par une autre œuvre de Mozart composée à la même époque, Davidde penitente, proche de sa messe en ut mineur, qui tout de suite est devenue une évidence, puisqu’elle comportait des psaumes de pénitence qui donnent parole à ces prisonniers. Il y a donc dans notre spectacle deux partitions clés : Zaïde et Davidde penitente. J’avais très envie d’y convoquer aussi des petites pièces méconnues de Mozart, un canon, un fragment de lied, un motet de jeunesse, un récitatif extrait d’un air de concert, créant une mosaïque qui cherche à refondre cette Zaïde dans un nouveau contexte. Il y a aussi un narrateur, c’est d’ailleurs la seule œuvre où Mozart essaie le mélodrame, forme à la mode à l’époque, qui permet que quelqu’un parle sur la musique. Trois mois avant la création, j’ai donc demandé à Wajdi Mouawad d’écrire les dialogues des gardiens de prison.

Un mot sur le chœur que vous ajoutez, incarné par l’ensemble Pygmalion : il devient un personnage à part entière dans cette prison, non ?

Pour bien comprendre la position de Zaïde, il nous fallait les prisonniers, qui n’ont pas sa puissance de chant, mais qui décuplent la force de la chanteuse. Ils sont aussi dans un mouvement permanent. C’est un spectacle minimaliste, sans décors : les mouvements du chœur Pygmalion sont donc essentiels dans la mise en scène, un peu comme dans Le Requiem que nous venons de donner au festival d’Aix.

Qu’est-ce que cela représente de créer au Lycée Carnot et non dans une salle de spectacle ?

Je suis très heureux de créer là. Ces travaux de l’Opéra Comique représentent aussi pour nous l’opportunité de nouveaux défis. Et puis le Lycée Carnot est un lieu chargé d’histoire, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale, mais aussi par son hall et sa verrière conçus par Gustave Eiffel. Ce sera aussi une possibilité de répéter avec les lycéens : ils vont tous venir écouter la répétition générale. C’est aussi un sacré défi technique, il faut transformer cette halle pensée par Eiffel en théâtre, mettre des panneaux acoustiques, permettre au lieu d’accueillir un opéra.

Zaïde ou le chemin de la Lumière, d’après W.A. Mozart, conception et direction musicale, Raphaël Pichon, Opéra Comique hors-les-murs, Lycée Carnot, du 9 au 12 septembre.