Une découverte ! Le génial Barkley L. Hendricks, chez Marian Goodman : peinture, photographie, et surtout un véritable groove visuel. A ne pas manquer…
Ils sont trois, boombox en bandoulière, lacets colorés, on est en 1982, c’est une photo de l’Américain Barkley L. Hendricks (1945-2017), qui a étudié avec Walker Evans à Yale, mais qui fut également un immense peintre portraitiste, accordant du prix aussi bien à la photo qu’à la peinture – et le terme d’« accord » n’est pas dû au seul hasard du choix des mots, sa justesse, ici, est d’ordre musical, stéréophonique si on veut, les deux arts se répondant, à l’instar de cet autoportrait de 1968 – une photo, encore – sur lequel l’artiste, avec ses lunettes noires de bassiste d’un groupe de soul ou de funk – je l’imagine bien session man pour la Motown – s’est représenté aux côtés d’un autoportrait peint, cette fois, sur fond de disque doré, devenant ainsi, aux lunettes noires près, le saint d’on ne sait quel tableau primitif ou flamand – et rappelant par là que le photographe des rues de sa ville de New London, Connecticut, était imprégné de la grande tradition des maîtres (on verra au reste de cette filiation de superbes exemples avec ces paysages de la Jamaïque, dont on se demande quel suave coloriste a pu ainsi les extraire du fond d’une scène religieuse florentine, à moins qu’on ne songe à Giuseppe De Nittis).
Mais revenons à notre trio à la boombox, rapprochons-le d’un extraordinaire coin de pièce rouge et encombrée (encore une photo), ne songeons qu’à l’encombrement, et songeons alors à la fameuse pochette du Underground de Thelonious Monk – ajoutons enfin à cela ce qui n’est pas le détail de la découpe d’un rideau traité avec un aplat et un éclat pop, mais le rebond poussé jusqu’à l’abstraction d’un ballon de basket (le basket fut un des grands motifs de Barkley L. Hendricks, comme le base-ball chez Philip Roth), une peinture intitulée I Want To Take You Higher – faisons la somme de cette addition visuelle : hip-hop + Underground + Sly Stone (à qui est emprunté le titre I Want…), rappelons-nous enfin en sus, comme me l’a indiqué R., de la galerie, que l’exposition de l’artiste au Frick Madison était pourvue d’une playlist (aux choix impeccables) et tirons-en la conclusion qui s’impose : Barkley L. Hendricks est un prodigieux musicien visuel, et toutes ses œuvres se regardent avec ce qu’on appellerait volontiers l’oreille de l’œil – « l’œil écoute », disait bien l’autre…
Ainsi cette double colonne de ballons de basket sur un somptueux fond violet sombre : rondeur des notes sur on ne sait quelle partition, rythmicité de la répétition, et cette uniformité de la couleur sur laquelle les ballons se détachent, comme une nappe de synthé, ou la note soutenue d’un orgue Hammond – dominante que l’on retrouve cette fois en rose sur l’extraordinaire John Wayne, lequel John Wayne est un jeune Afro-américain, peint en 2015 avec une attention d’orfèvre – mais le tableau a été comme bousculé, il nous apparaît moins comme un carré que comme un losange – et l’effet n’est pas tant celui d’un déséquilibre que d’un mouvement de danse : une danse du tableau. Dance to the music (Sly Stone, encore)…
Barkley L. Hendricks, All is Portraiture, jusqu’au 4 avril, Marian Goodman









