J’ai dans ma bibliothèque l’intégrale des nouvelles de Fitzgerald, aux éditions Belfond. Certaines d’entre elles sont des chefs-d’œuvre, d’autres sont écrites rapidement, toutes sont un régal de lecture. Je n’ai jamais compris pourquoi la nouvelle en France avait mauvaise presse : elle est considérée comme un échec de roman. Et il suffit de lire ce recueil de nouvelles, Ibiza a beaucoup changé, (Albin Michel) tirées pour la plupart de commandes de magazines ou de revues, pour s’apercevoir qu’il pourrait y avoir une place pour ce genre décrié. Et l’on se dit aussi à la lecture que Frédéric Beigbeder est peut-être le plus éminent représentant de cette forme, pour laquelle il avait déjà trempé sa plume en 1999 avec ses merveilleuses Nouvelles sous ecstasy. Il excelle là car l’écrivain a cette élégante paresse qui sied si bien à la nouvelle. Comme la forme est courte, on ne sent jamais poindre l’ennui de l’auteur qui comme il le dit lui-même, s’ennuie vite. Le condensé du genre correspond parfaitement au caractère de Beigbeder : le plaisir immédiat, fort, et rien de plus. La nouvelle lui permet, ce qui est moins évident pour le roman qui a toujours tendance à délayer, l’aphorisme, la formule qui claque, que l’écrivain en digne héritier des moralistes, adore. Impossible de faire de l’esprit sur trois cents pages ! Alors écoutez, cette réjouissance de la page 47, très attentif à déjouer les clichés, à les inverser, et humour en sus : « Mon idéal de bonheur est la déception. Être déçu, c’est avoir espéré. Ce qui est beau c’est la faim, la soif, l’envie, le manque. Ce qui est laid c’est d’être repu, étanché, satisfait, épanoui. J’appartiens à la secte des adorateurs de ce qu’ils n’ont pas.
— Mon amour promets-moi que tu me décevras toujours
— Ne t’inquiète pas, je ne serai jamais à la hauteur de tes rêves
— S’il te plaît. Ne déçois jamais mon besoin d’insatisfaction».
Beigbeder brille particulièrement dans ses nouvelles où son personnage Octave Parango (à ne pas confondre avec Orengo, autre style, autre monde) croise de jolies filles. L’auteur est là chez lui : désir, charme, sexe, glamour, haute société ; la grande question de Beigbeder demeure le sexe féminin. Beigbeder n’a pas changé. C’est l’auteur le moins misogyne de la littérature française : un vrai gauchiste ! Le reste l’ennuit, me semble-t-il.
« Une histoire sans prénom », la nouvelle qu’il a eu la bonne idée de positionner en ouverture de ce recueil, est un modèle du genre. On se croirait chez Jay McInerney. Il n’y a pas grand-chose à raconter sinon que Parango se trouve à Londres au Claridge (Parango a du goût, c’est un des plus beaux fumoirs de la ville) à séduire une jeune femme resplendissante. Vont-ils passer la nuit ensemble, cette beauté divinement cruelle et ce splendide loser à l’autodénigrement permanent ? Les dialogues sont justes, l’ambiance frivole, légère, enviable. La chute fait mouche.
Aussi se promène-t-on avec plaisir dans la nouvelle « Retour à New York », où l’on croisera la joyeuse bande du baron, André Saraiva en tête, Olivier Zahm, et d’autres. Et l’on est pour la première fois frustré que ce ne soit qu’une nouvelle, tant me semble-t-il, il y aurait à dire, à raconter, à recréer, autour de ce petit monde à peu près disparu, qui donnait le La des nuits parisiennes pendant dix ans. Beigbeder serait le mieux placé lui qui fut l’un des piliers de l’établissement, pour nous conter cette fabuleuse histoire. Frédéric, si tu m’entends. Et pour finir, une autre envie de lecteur : Fitzgerald a écrit cinq tomes de nouvelles, vous n’en êtes qu’au deuxième. Allez-y, la nouvelle vous va si bien.





