Une extraordinaire exposition est organisée dans les salles de L’École des Arts Joailliers, consacrée à l’écrivain et poète Roger Caillois et ses chères pierres réunies dans leur quasi ensemble pour la première fois. Un miracle de splendeurs visuelles et une passionnante exploration littéraire…

Reims, début des années 20. Des amas de pierres, autour de la cathédrale, elle-même soumise en 1914 à d’intenses bombardements mais ayant tenu bon. Dans la ville martyrisée qui a subi la destruction d’un tiers de ses bâtiments, un petit garçon saute d’un tas de pierres à un autre, et parfois s’approche, fasciné par l’éclat de l’une, la matière d’une deuxième, la forme d’une troisième. Cet enfant appliqué à l’observation là où ses camarades ne voient que terrains de jeux s’appelle Roger Caillois. C’est là, dans sa ville natale défigurée et dans ces circonstances tragiques que la passion du poète pour le monde minéral éclôt. Dans Espace américain. Randonnées, Caillois se souvient : « Le bonheur de mes sept ans est ancré dans les maisons détruites et les caves éventrées. Je pense qu’elles me paraissaient plus stables et, pourquoi pas, plus durables que les édifices debout. (…) Chez moi, l’habitude des espaces dévastés est une seconde nature. J’ai grandi parmi les ruines, au milieu de pans de murs auxquels j’aimais donner le coup de grâce au moyen de divers leviers de fortune. (…) Comme tous les enfants de mon âge, j’organisais mes jeux dans les décombres dangereux d’une ville rasée par les bombardements. Le décor ravagé n’était nullement scandaleux pour moi, qui n’en connaissais pas d’autre. J’y voyais plutôt un merveilleux terrain vague, avec des précipices, des forteresses, des pylônes, des savanes, des toundras. (…) De telles impressions sont tenaces. » Le regard du petit garçon penché sur ses sujets d’observations ne cesse de fasciner par le problème philosophique et moral qu’il pose : la douleur séminale offre-t-elle des prédispositions à l’enfantement de la féerie ? Caillois pose les premières « pierres » de l’édifice de mots splendides que son double adulte ne cessera d’embellir, jusqu’à sa mort. De la folie destructrice, de cette géhenne pierreuse, Caillois fit plus tard des bijoux littéraires comme l’alchimiste fit, dit-on, de l’or avec de la boue, ou presque. Comme si la destruction constituait la norme et que seul ce qui est détruit pouvait durer. Destruction : une pierre, n’importe laquelle, de la plus banale à la plus extraordinaire, n’est-elle pas le résultat des monstrueuses collisions des premiers temps, après le Big Bang ?

Émerveillement du regard et volupté des mots
De ce fracas indicible, de ce bouillonnement de matières, de ce maelström en furie, émergera la vie en mouvement, les plantes, les animaux, les êtres humains, mais aussi les objets inanimés dont Lamartine se demandait s’ils possédaient une âme. Pour Roger Caillois, le poète attaché à la précision quasi militaire de l’usage du vocabulaire, la réponse est oui. C’est au début des années 50, dans l’autre siècle que tout commence, lorsque l’écrivain délaisse la plupart de ses autres travaux intellectuels (il cofonda, entre autres, le Collège de Sociologie avec Georges Bataille, et fut quelques années membre du groupe surréaliste) pour se dévouer aux « pierres curieuses », celles qui attirent son attention par leur forme, leur dessin ou leur couleur inhabituels. Ce bourreau de travail obsessionnel se met à les collectionner avec une rigueur scientifique qui ne se défie pas de l’imagination et de chemins de traverse de la pensée. Il consacrera à sa nouvelle obsession près de trente ans de son existence. C’est à cet homme curieux au sens littéral du terme que l’École des Arts Joailliers, créée avec le soutien de Van Cleef & Arpels, organise à Paris, dans ses murs, en partenariat avec le Muséum national d’histoire naturelle, une exposition qui tient autant de l’émerveillement du regard que de la volupté des mots. Le parcours s’attache à montrer comment, des pierres banales de l’enfance en terrains « accidentés », et qui demeureront toujours tapies au fond de lui-même, petits cailloux inexpugnables, rosebud sentimentaux, Caillois va porter plus tard son regard sur les pierres dont il va bâtir livre après livre, un monument littéraire. Son intérêt pour le minéral ne se porta toutefois jamais sur les pierres « méritantes », celles qu’admirent les artistes, que recherchent les archéologues ou convoitent avidement les diamantaires, mais les laissées-pour-compte vouées au dédain, ou pire, à l’indifférence. Les merveilleuses abandonnées.
Or envolé à jamais et beauté très convulsive
L’homme qui connaît le mieux le rapport singulier de Caillois aux pierres est sans doute François Farges. Commissaire de l’exposition et responsable scientifique des collections de gemmes et d’objets d’art du Muséum national d’histoire naturelle, cet ancien dominicain a enquêté pendant quinze ans au plus près des textes du Rémois et de sa fabuleuse collection. C’est à lui, en grande partie, que nous devons l’exposition de l’École des Arts joailliers. Rien n’aurait été possible sans sa persévérance, son entêtement le conduisant à des découvertes majeures de pierres oubliées et de manuscrits inédits éparpillés dans des caisses entre le Museum d’Histoire naturelle et les archives Caillois à Vichy. Outre l’exposition, François Farges a établi l’édition d’un livre de photos qu’il a lui-même réalisées et constitué de textes inédits du poète lapidaire concrétisant ce qui aurait pu être son dernier grand projet poétique. François Farges m’attendait devant l’entrée de la Galerie de Géologie et de Minéralogie. Son département est fermé depuis que des malfrats ont dérobé des pépites d’or à la valeur historique inestimable sans doute fondues le jour-même. Un braquage nocturne qui laisse Farges partagé entre la tristesse et la colère, un peu comme si un collectionneur de Rembrandt découvrait sa collection envolée. En cadeau de consolation, il m’emmène dans la grande galerie me recueillir devant l’énorme morceau d’halite d’origine polonaise ayant servi d’illustration au fameux texte d’André Breton intitulé « La beauté sera convulsive ». Sous l’image, le poète avait légendé ceci : « La maison que j’habite, ma vie, ce que j’écris ». Je songe à mon hôte qui me reçoit en son « palais », et je pense bien sûr à Roger Caillois qui nous occupe maintenant tous les deux dans son minuscule bureau qui tient plus du boyau de passage que de l’antre majestueux d’un distingué professeur à pipe et nœud papillon tel que je me l’imaginais avant d’arriver. Misère de la Recherche française…
La suite du dossier est disponible dans le N°192 de Transfuge
Rêveries de pierres : Poésie et minéraux de Roger Caillois, organisée par L’École des Arts Joailliers en partenariat avec le Muséum national d’histoire naturelle. Du 6 novembreau 29 mars 2026, à l’Hôtel de Mercy-Argenteau à Paris. Visite gratuite, sur réservation. www.exposition.ecole@vancleefarpels.com.










