Eric Naulleau, chroniqueur à Transfuge, décrypte avec panache le virage «communautariste » de Jean-Luc Mélenchon, aux antipodes du progressisme universaliste qu’il défendait encore à la création de La France Insoumise. 

Dès l’incipit de son essai, Eric Naulleau frappe fort avec ce cri du coeur de Houria Bouteldja, fondatrice du Parti des indigènes de la République : « Dans ce magma, il y a un butin de guerre qui s’appelle Mélenchon. Il a fait un choix, on revient de loin. C’était une espèce de laïcard de dingue, il dit des choses qu’il n’aurait jamais dites il y a quinze ans. »

C’est peut-être ça, la marque des enquêtes politiques réussies : laisser son lecteur repu, mais un peu groggy et la tête pleine de questions pour l’avenir. Une fois l’ouvrage refermé, on se demande comment les électeurs de gauche peuvent encore faire preuve d’une telle mansuétude pour l’objet politique Mélenchon, alors que certains des propos recensés auraient dû le disqualifier durablement du champ politique. 

Eric Naulleau montre que Mélenchon et son parti, La France Insoumise, se sont engagés têtes baissées depuis quelques années dans une stratégie politique de conquête du pouvoir fondée sur un clientélisme électoral ciblant les minorités, et notamment les quartiers populaires musulmans, à mille lieues du discours universaliste de la gauche dont Mélenchon est issu. Naulleau explique que Mélenchon a choisi de délaisser le social au profit des particularismes et du sociétal, piétinant le progressisme laïc au bénéfice de combats pour des minorités sociales, dont certaines font fi de l’idéal républicain altruiste. L’instrumentalisation de la supposée domination de ces minorités lui permet d’entretenir un bruit permanent autour de son parti et des thèmes qu’il agite à sa guise, volontairement explosifs : islamisme, antisémitisme, communautarisme… 

Au début était le verbe. L’outrance oratoire de Mélenchon sert sa fascination pour la violence politique, qui teinte tous les sujets qu’il touche. Exemple : en 2017, une Française du Venezuela lui décrit sur le plateau de l’Emission politique de Léa Salamé, la misère de ce pays accentuée par la dictature chaviste. Le « lider minimo » Mélenchon fulmine et se fait fort de l’avilir en direct, de « l’installer dans son rôle de larbin des USA », pour reprendre les mots du blog personnel de Mélenchon.

Avant de créer le Parti de gauche (2009) et LFI (2016), Mélenchon vantait le Traité de Maastricht (1992), l’humanisme universel, signait des textes définitifs contre le voile, la burqa, s’opposant aux signes ostensibles religieux à l’école. En 2010, Mélenchon défend encore une laïcité intransigeante dans On n’est pas couché, face à Eric Naulleau : «Ne se trouverait-il qu’une femme voilée, ce serait encore une de trop». En 2015 : « Je conteste le terme d’islamophobie. Moi, je défends l’idée qu’on a le droit de ne pas aimer l’Islam, on a le droit de ne pas aimer la religion catholique et que cela fait partie de nos libertés ». 

Quatre ans plus tard, patatras. « Le Mélenchon de 2015 aurait-il été remplacé en 2019 par un jumeau diabolique ? », se demande Eric Naulleau. « Ou aurait-il brutalement changé d’avis sur des sujets aussi fondamentaux ? Ni l’un, ni l’autre. Ces volte-face n’ont aucun rapport avec la moindre conviction et tout à voir avec le calcul électoral, avec un cynisme politique sans précédent » tranche l’auteur. Le 10 novembre 2019, Mélenchon manifeste à Paris « contre l’islamophobie » entourés des membres du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), proches des Frères musulmans, dont certaines figures sont adeptes de bonnes blagues sur Mohamed Merah, sur les Juifs ou d’un encadrement strict de la femme par l’homme. Au point de justifier le viol si la femme sort sans son hijab, d’après l’imam Rachid Eljay, que cite Naulleau. 

LFI n’est pas en reste de réflexions sur ces sujets délicats, manipulés sans vergogne : les procès des attentats n’avaient-il pas pour but de « réconcilier les terroristes avec la France » ? Samuel Paty, enseignant décapité, aurait-il « mal fait son travail » ? s’interrogeait benoîtement Alexis Corbière, de LFI. 

Eric Naulleau fustige cette « laïcité jetée aux orties au profit de l’islamisme. C’est bien la peine de mettre les curés à la porte si c’est pour l’ouvrir toute grande aux imams. ». L’auteur brocarde cet attelage baroque et contre-nature qui a vu défiler ensemble ce 10 novembre 2019 des islamistes et des féministes militantes comme Caroline De Haas « très à son aise dans cet aéropage de misogynes ». Que des députés LFI qualifient les membres du Hamas – fort peu progressistes sur les questions féministes et LGBT – de « résistants » pour justifier le massacre du 7 octobre, ne dérange pas outre-mesure Mélenchon. Atteindrait-on là « les douloureuses limites de l’intersectionnalité », se demande ironiquement Naulleau ? 

Le malheureux Edouard Glissant et son concept de « créolisation » sont convoqués par Mélenchon. Ce dernier oublie que les éléments culturels mis en commun doivent être « équivalents en valeurs », ce qui ne cadre guère avec les aspirations contradictoires des islamistes et des féministes/LGBT. Et quand la dénonciation de l’entrisme de l’islam politique est faite par des militants algériens de Paris – qui en avaient vu les ravages dans leur propre pays – ils sont réduits au silence, tout autant que les « larbins des USA » et que ceux qui dénoncent l’absence de démocratie interne à LFI. 

Probablement pour plaire à son nouvel électorat potentiel, LFI use de jeux de mots sur le thème des camps d’extermination, que n’aurait pas reniés Jean-Marie Le Pen, auteur du tristement célèbre « Durafour-crématoire ». Exemples : Jean-Luc Mélenchon accusa la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet de « camper à Tel-Aviv pour encourager le massacre » au lendemain des pogroms du 7 octobre. Né Bornstein, le père d’Élisabeth Borne fut déporté à Auschwitz-Birkenau. Ce qui inspira à Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale, ce trait d’humour douteux : « Madame Borne, il faut le dire, vous êtes une rescapée ». 

Affligeant.

Mais alors, quoi, au final, Mélenchon ? Beaucoup de bruit pour rien ? Un « progressiste » de gauche véritable, mais maladroit et éruptif, dont la sincérité du combat l’amène parfois à s’emporter dans des colères inutiles, avec des amis mal choisis ? En voulant de bonne foi agréger des luttes avec une fougue mal contenue, et des « gens » de tous horizons, pour les tirer ensemble de leurs conditions peu enviables ?

Eric Naulleau fait un sort à ces naïvetés coupables. Il cite Georges Kuzmanovic, compagnon de la première heure de l’émancipation suivant la rupture avec le PS, conseiller de Jean-Luc Mélenchon sur les questions internationales. Il est tombé en disgrâce pour avoir refusé de « transformer tout musulman en victime d’un État fasciste et néocolonial », comme le dit Naulleau. Kuzmanovic tire un bilan sévère de l’évolution de LFI : « Le choix de ne s’appuyer, parmi les classes populaires, que sur « les quartiers » a amené LFI à laisser s’installer une approche quasi communautariste, proche du modèle anglo-saxon et profondément contraire au républicanisme français. Cette ligne de la « gauche rassemblée », insistant sur l’intersectionnalité et la non-hiérarchisation des luttes – c’est-à-dire le refus de faire primer le social sur le sociétal – a conduit le mouvement à s’abîmer dans des combats secondaires, voire marginaux ».

Le philosophe Marcel Gauchet n’est pas dupe non plus du bonneteau électoraliste. Il prédit un avenir sombre au truqueur Mélenchon. « La démagogie électorale a ses lois. Mélenchon a cru trouver la martingale. Il ne doit plus être loin de se rendre compte qu’il est passé à côté, mais maintenant, il est prisonnier de son rôle. »  

Le récit du cheminement politique récent de Jean-Luc Mélenchon, c’est l’anatomie du naufrage incontestable, incompréhensible, d’un défenseur reconnu de la République « une et indivisible », devenu apprenti-sorcier du séparatisme français à des fins électoralistes. Limpide et rigoureuse, la démonstration d’Eric Naulleau est implacable.

La République, c’était lui ! Grandeur et déchéance du camarade Mélenchon, Eric Naulleau, Editions Léo Scherr, 144p., 18€