À l’Opéra de Lyon, Marcos Morau s’empare du conte des frères Grimm et du ballet de l’Opéra pour faire de La Belle au bois dormant une aventure entre chien et loup. Une réussite à voir à Lyon jusqu’au 24 novembre puis en tournée à Lille et Paris.

Surtout, n’y amenez pas vos enfants ! Le cachet du titre ne faisant pas foi, la création de Marcos Morau pour le Ballet de l’Opéra de Lyon n’a aucune vocation à vous narrer une féerie que vous connaissez par cœur depuis votre enfance. Ce que Morau invente ici serait plutôt un conte fêlé, belle machine à broyer les images de princes et de princesses dans leurs châteaux, leurs tours et leurs jardins. Alors, La Belle… au Bois… Dormant ? Aujourd’hui encore ? Dormir cent ans pour être réveillée par le baiser d’un prince… ? « Quel sens a encore cette histoire  » (se) demande Morau, prêt à défendre la princesse Aurore face à la masculinité toxique supposée des Frères Grimm et de Charles Perrault : « Il n’y a pas de consentement au baiser qu’elle reçoit. Donc je dirais que l’intrigue du conte de fées ne m’intéresse que dans la mesure où je peux en dégager le potentiel de paradoxe », dit le fondateur de la compagnie La Veronal, aujourd’hui incontournable à travers les plus grands rendez-vous chorégraphiques européens. 

Invité à créer sa Belle au bois dormant  avec le Ballet de l’Opéra de Lyon, il a donc entrepris de secouer la bâtisse narrative de fond en comble : « Que se passerait-il si, au lieu de s’endormir lors de son 16e anniversaire, Aurore était endormie depuis le début de sa vie ? » Nullement piqué par l’analyse de Bruno Bettelheim qui pointe la sortie de l’enfance et l’éveil à la puberté, Morau tire d’autres flèches : « Il se peut même qu’Aurore endormie pendant l’essentiel de la pièce ne soit que l’invention, le fétiche d’une cour, d’un monde qui a désespérément besoin d’attendre comme une rédemption le réveil de quelque chose – et qui remplit cette attente avec une course débridée vers l’anéantissement. » 

Et en effet, son excursion dans la vie à la cour et au château se termine dans une course folle, une traversée du plateau en tempête, tout en arrachant les tissus rouges des structures métalliques. On embarque les costumes, les portant dans ses bras au lieu de s’en vêtir. Un vent de panique souffle sur le lieu qui n’avait jamais ressemblé à un château. Au  contraire, la grande descente au fond n’a rien d’un escalier d’honneur et Morau nous amène plutôt dans un sous-sol ou autre lieu dystopique. On rentre progressivement dans l’état des personnages et un no man’s land entre sommeil et éveil, quand soudainement la (supposée) Aurore est jetée du haut du podium. 

Le fracas de la chute signifie autant la violence supposée du baiser princier que l’effraction du récit dans une assemblée qu’on voyait sans cesse réagir à des événements créés à l’extérieur. Les quinze interprètes, femmes et hommes confondus, sont tous vêtus de la même longue robe-tutu blanche historique de la Sylphide pour traverser une longue introduction où le corps collectif se met à bouger lentement, comme au sortir d’un sommeil de 100 ans. Chacun.e porte sa part d’Aurore, de marraine etc. et on se réunit parfois en cercle comme pour rêver collectivement du Lac des cygnes. À partir de là, l’anti-conte de Morau se déplace progressivement vers le hors-champ jusqu’à ce qu’Aurore subisse le choc de se réveiller dans « cette ruine, ce désert, cette épave de réalité », comme le chorégraphe appelle le monde d’aujourd’hui. Pas de quoi émerveiller les enfants…

La Belle au bois dormant. Marcos Morau. Avec 15 interprètes du Ballet de l’Opéra de Lyon

Opéra de Lyon, jusqu’au 24 novembre

Opéra de Lille, du 7 au 10 décembre

Paris, La Villette, du 15 au 18 décembre