Europe 51 de Roberto Rossellini filme avec une grande poésie une humanité perdue dans un monde dur et incompréhensible.

Avec Stromboli et Voyage en ItalieEurope 51 appartient à « la trilogie de la solitude » de Roberto Rossellini. Mais de quelle solitude s’agit-il ? Solitude du spectateur d’abord, égaré dans un récit pris en étau entre un prologue tragique et un épilogue qui ne l’est pas moins. Solitude ensuite d’une femme de bonne famille qui, à la suite du choc causé par le suicide de son jeune fils, prend conscience de la misère des habitants des bidonvilles et de la souffrance des ouvriers. En sortant d’une usine, Irène (Ingrid Bergman) balbutie : « j’ai cru voir des condamnés ». Pour ce personnage, Rossellini dit s’être inspiré de la philosophe Simone Weil, de sa quête de justice et de charité, jusqu’à sa conversion spirituelle à l’amour du Christ. Ici, le visage d’Ingrid Bergman, sublimé par la lumière blanche et grise d’Aldo Tonti, présente un miroir à nos souffrances et à nos interrogations. Si bien que Gilles Deleuze, dans L’Image-Temps, a faitd’Europe 51 le premier film à illustrer son concept de modernité cinématographique. Selon lui, Europe 51 veut nous transformer en « voyants » pour nous faire accéder à une vision supérieure du monde, à la fois éthique et politique. Irène incarne un nouveau type de personnages, des personnages capables de voir mais impuissants à agir. Seule à « voir », Irène sera internée en asile psychiatrique par ses proches. Dans la scène finale, Rossellini cadre son visage plein d’amour derrière des barreaux tandis que sa famille s’éloigne et que les pauvres la pleurent. Rossellini avait choisi cette conclusion après avoir entendu le comédien Aldo Fabrizzi déclarer sur le tournage des Onze Fioretti de François d’Assise (1950) que Saint François était fou.

Rossellini aurait également rencontré un psychiatre qui se demandait s’il avait eu ou non raison de faire interner un petit trafiquant qui était venu se présenter spontanément aux autorités afin de se dénoncer moralement. Pour faire de nous des voyants, Rossellini invente une succession de visions inoubliables. Par exemple, afin de rendre sensible la cadence infernale du travail à la chaîne, il adopte le montage métrique d’Eisenstein, faisant se succéder des plans très courts. Plus tard des enfants jouent aux abords d’une rivière où des carabinieri repêchent un cadavre, aussitôt recouverts d’un linceul blanc. Plus tard encore Irène voit des familles chassées de leur habitat naturel, aux abords de cascades où l’on s’apprête à construire des barrages. Mais la conversion d’Irène ne saurait être rendue possible sans des figures saintes : celle d’Andrea, l’ami communiste, le seul à l’écouter, à s’intéresser à elle après le suicide de son fils, ou encore Moineau (Giuletta Masina), femme enfant, espiègle et enjouée, vivant seule au milieu du bidonville avec six enfants auxquels elle est dévouée. À travers eux, Rossellini rend compte d’une vision aussi exigeante que tendre de l’humanité.

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