Andrei Konchalovsky signe avec Michel-Ange un audacieux biopic du génial artiste de la Renaissance. Alors que son dernier film, Chers camarades, a obtenu le Prix spécial du jury à Venise, Transfuge a eu la chance de pouvoir s’entretenir longuement avec ce grand du cinéma russe.

Ce qui frappe avant tout dans votre film, c’est qu’on n’y voit jamais Michel-Ange au travail. Ce qui est rare et courageux pour un biopic d’artiste. On a l’impression que vous vous êtes surtout intéressé aux promesses que Michel-Ange voyait dans un bloc de marbre. Et à son rapport à l’inachevé…

En effet tout le monde s’attendait à ce que je filme Michel-Ange en train de sculpter le David comme Charton Heston dans L’Extase et l’agonie de Carol Reed. C’est la chose la plus banale et attendue du monde! Il m’a fallu cinq ans de lectures et de recherches avant de savoir de quel Michel-Ange, je voulais parler. J’ai fait beaucoup de cercles. Et bien sûr je n’ai jamais touché le centre. Mais si on fait des cercles, on peut suggérer l’existence du centre sans avoir à le montrer.

Quand j’écris un scénario, je m’efforce à trouver des éléments inessentiels qui reflètent l’essentiel. En fait je suis un sadique. J’éprouve un plaisir sadique quand je jette à la poubelle des éléments importants de l’histoire. Ou certaines scènes particulièrement belles d’un film (rires). Il faut cacher ce que l’on veut montrer. Ce principe c’est Bresson qui l’a le mieux compris lorsqu’il comparait la caméra avec un œil de vache. La vache ne suit pas l’objet quand il quitte son champ de vision. Eh bien ce devrait être pareil avec la caméra ! On devrait voir très peu et imaginer beaucoup. Le plus important, comme le dit Bresson, est donc non pas ce que l’on montre mais ce qu’on cache et qu’on suggère. L’image cinématographique est une chose tellement étrange ! Le pouvoir de l’image ne tient pas à ce que l’on voit mais à ce que l’on imagine lorsqu’on regarde une image. Maintenant j’ai une bonne connaissance de l’œil de vache (rires). Si je vous parle de cela, c’est que ce principe ne vaut pas seulement pour la composition mais aussi pour l’écriture du scénario. Attention, je vous livre là mon top secret (rires).

Ce qui est saisissant aussi dans le film, c’est la représentation de la Renaissance. On en voit la beauté mais aussi l’âpreté de cette époque : la poussière, la boue, la saleté, la pisse…

Les artistes qui s’attellent à représenter une période doivent en savoir le plus possible sur cette époque. Ils doivent passer des années à l’étudier. Quand on se sent à l’aise avec une période, la reconstitution vient d’elle-même. En ce qui me concerne, je suis obsédé par la concrétude des matières. Or, j’ai eu beaucoup de mal à trouver quelqu’un qui ressemblait à Michel-Ange ! On m’a proposé tous les acteurs italiens ! Tous ! Mais pas un ne ressemblait à Michel-Ange ! Nous avons cherché des boxeurs ou des catcheurs avec le nez cassé. Puis j’ai demandé aux gens du casting : « trouvez-moi quelqu’un qui ressemble à Pasolini ». Car Pasolini ressemblait à Michel-Ange. Et, grâce à Dieu, nous avons trouvé Alberto Testone qui avait interprété Pasolini au cinéma. Chaque époque a ses propres visages. L’époque de Godard n’a pas les mêmes visages que la Renaissance qui a les visages que vous voyez dans les tableaux de Bosch, de Brueghel, de Durer, de Léonard. 

Je suis comme Michel Ange : j’aime duper les producteurs pour qu’ils me donnent de l’argent .

Vous vous identifiez à Michel-Ange…

Absolument ! Je suis comme lui : j’aime duper les producteurs pour qu’ils me donnent de l’argent (rires) ! Vous savez, il est très humain qu’un artiste essaie d’obtenir plus d’argent pour son travail. En ce sens, Michel-Ange ressemble aux tailleurs de pierre de Carrare. Quand vous faites un film sur Michel-Ange, les gens s’indignent que vous le montriez sans cesse en train de quémander de l’argent ! Mais c’est vrai ! Je voulais que mon Michel-Ange soit le plus humain possible. Je voulais pouvoir reconnaître dans mon Michel-Ange certains des types que je croise tous les jours. Et je voulais que les gens se disent : « c’est un type fantastique ! Il est comme moi. Il est même pire que moi ! La seule différence avec moi, c’est qu’il a l’ouïe assez fine pour entendre le murmure de la nature. ».

Est-ce pour faire ressentir cela que vous avez imaginé les visions de Michel-Ange ?

Oui, mais c’est surtout un hommage à Dante que j’ai beaucoup lu pendant les cinq années où j’ai préparé le scénario. Dante a commencé par écrire des visions. Il s’agit d’un genre médiéval bien constitué, des sortes d’hallucinations religieuses. C’est un peu comme les gens qui mangent des champignons hallucinogènes ou qui prennent du LSD et qui notent ce qu’ils voient. Pour ce film, j’ai imaginé les visions de Michel-Ange. Ces visions racontent comment un homme de la Renaissance voyait le monde.

Le cinéma est un art vulgaire qui ôte aux spectateurs le pouvoir d’imaginer .

Comment avez-vous travaillé avec votre chef opérateur pour restituer ces visions ?

Je travaille avec le même chef opérateur, Alexander Simonov, depuis vingt ans maintenant. Je ne luis dit pas: « la mise en scène va être ainsi, maintenant éclaire la scène ». Je luis dis au contraire « éclaire la scène en étant fidèle à la lumière de Dieu et puis ensuite je ferai ma mise en scène ». Pour moi l’image doit ressembler à ce que vous et moi voyons quand nous regardons le monde. Quand je tourne, je fais attention à ce que personne ne se demande comme c’est filmé. C’est ainsi que j’espère stimuler l’imagination du spectateur. Vous savez, celle-ci va bien au-delà de ce qu’il voit. Imaginez que vous êtes couché dans votre lit, séparé de la pièce adjacente que par une cloison très fine et que vous entendiez une baise démente avec tous les sons imaginables, alors vous allez imaginer qu’il se passe là quelque chose de beau et de sublime. Et en plus, vous serez sans doute très excité. Mais imaginez maintenant que vous entriez dans la chambre, que vous regardiez sous les draps et que vous voyiez des fragments de corps en train de bouger, qu’est-ce qui est le plus évocateur ?

Vous connaissez déjà la réponse… À propos de scène de sexe, vous avez filmé une scène belle et mystérieuse où Michel-Ange regarde les mains d’une femme en train de jouir…

La sexualité de Michel-Ange est ambivalente. Il fait l’amour aux formes, pas aux corps. Il est tout le monde: il est aussi bien David que Bacchus que les femmes musclées aux formes tordues qu’il a sculptées. C’est quelqu’un de très charnel. Il était attiré sexuellement par les formes. Et peut-être est-ce le cas de tout artiste… C’est pourquoi dans la scène que vous évoquez, il ne regarde pas le coït, mais il regarde les mains de la femme en train de jouir. Quand vous y pensez c’est un choix de scénario et de mise en scène imprévisible mais logique. Vous savez, écrire un bon scénario c’est raconter une histoire avec logique mais sous un angle inattendu. La plupart des scénarios sont attendus et logiques. Les mauvais scénarios sont attendus mais pas logiques (rires). Je me rappelle qu’une fois Bernardo Bertolucci m’a dit : « la vie est une suite ininterrompue de fausses perspectives ». Nous regardons les choses sous un mauvais angle, puis nous nous en apercevons et modifions la perspective, mais celle-ci, à nouveau, est fausse ! Et ainsi de suite : cela forme une suite inattendue mais logique…

Michel-Ange d’Andrei Konchalovsky, avec Alberto Testone, Jakob Diehl, Orso Maria Guerrini… UFO Distribution, sortie le 21 octobre.

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