Avec Drunk, Thomas Vinterberg propose une étude sociale et métaphysique de la gueule de bois.

Dans le dernier film de Thomas Vinterberg (Loin de la foule déchaînée, La Communauté, La Chasse), quatre copains quadragénaires, enseignants en Terminale dans une petite ville du Danemark, décident de mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien selon laquelle l’homme souffrirait, dès la naissance, d’un petit déficit d’alcool dans le sang. Les quatre zigs décident de vérifier cette hypothèse. Les voilà donc qui avalent bière, vin, vodka, dissimulant cette dernière dans leurs bouteilles d’eau pendant les cours. Au fur et à mesure de leurs descentes, leur alcoolémie s’inscrit à l’écran. Dans sa première partie, Drunk propose une expérience hédoniste, l’alcool libérant ces quadragénaires de leurs démons respectifs. Autant dire que les quatre acteurs stars danois s’en donnent à cœur joie, notamment Mads Mikkelsen, pantin pathétique hilarant, qui va jusqu’à exécuter un grand numéro de danse acrobatique, avec la même élégance un peu timbrée que Christopher Walken dans le clip Weapon of choice de Fatboy Slim. Cette première partie a beau avoir été pensée en joyeuse éloge de l’ivresse, on craint alors le basculement, c’est-à-dire la représentation des excès et des risques d’alcoolisme, bref que le film de Vinterberg se trahisse en muant en drame moralisateur, en manuel de sobriété contre les méfaits de la boisson.

À mesure que le taux d’alcool augmente dangereusement, le film se fait plus grave, plus sombre, mais jamais il ne devient simpliste ou moralisateur.

Or, c’est précisément là que Drunk emporte la mise comme aucun autre film de son auteur depuis Festen : à mesure que le taux d’alcool augmente dangereusement, dépassant de très loin le taux prescrit par le psy norvégien, le film se fait plus grave, plus sombre, mais jamais il ne devient simpliste ou moralisateur. Si les quatre profs s’enfoncent dans leurs problèmes respectifs (crises conjugales, professionnelles, dépressions suicidaires), jamais le film n’oublie d’être léger, comme un peu ivre. Vinterberg perturbe le fil du récit, en jouant avec la temporalité et en multipliant les ellipses. Une telle temporalité éclatée indique que le vers était déjà dans le fruit, que les quatre hommes supportaient déjà mal leur existence et, qu’en somme, cette expérience d’ébriété n’était qu’un prétexte pour alléger le fardeau de l’existence. Vinterberg ne fait donc pas de l’alcool un problème mais un symptôme. La boisson devient révélatrice d’une société malade, puritaine, pudibonde, décevante ; une société qui étouffe ses membres en les enjoignant ad nauseam à refuser l’échec. Or comme l’écrit Kierkegaard, cité dans le film, l’homme doit pouvoir accepter d’être faillible. Il doit même avoir failli dans son existence pour pouvoir vivre et aimer. Drunk réussi le pari d’être fidèle à l’idée qu’il défend sans aucune lourdeur démonstrative : c’est un film joyeux et chaleureux sur les bienfaits de l’ivresse. C’est aussi une comédie, parfois potache, sur nos angoisses et notre difficulté à vivre ensemble. Sans quelques verres de vin et quelques films de cet acabit pour nous soulager, la vie serait décidément bien ennuyeuse.

Drunk, de Thomas Vinterberg, avec Madds Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe, Haut et court, sortie le 14 octobre.

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