Abel Ferrara n’est plus le même homme, comme on le voit dans son dernier film, color:windowtext »>4h44, Dernier jour sur terre. Le film est un objet étrange, se passe dans un appartement new-yorkais ; un couple, Cisco (Willem Dafoe) et Skye (Shanyn Leigh) ; une apocalypse mondiale qui doit arriver. Que fait-on quand on sait que la fin du monde est proche ? Là, Cisco et Skye font l’amour, ici elle continue à peindre. On va à l’essentiel, selon Ferrara : l’amour, l’art. Le réalisateur aurait fait ce film dans les années 90, les années Bad Lieutenant, color:windowtext »>The King of New York, il y a fort à parier qu’avant la fin du monde, Cisco et Skye seraient allés se défoncer dans les bas-fonds new-yorkais ; héroïne, cocaïne, tout ce qu’ils auraient pu trouver traîner dans un bar d’un quartier d’indésirables. Il y aurait eu Skye à rouler des pelles à des inconnus, il y aurait eu Cisco, deux prostituées sur les genoux, à blasphémer contre un Dieu trop discret à son goût et maugréer contre un Diable qui aurait gagné la partie. Aujourd’hui, Ferrara fait un film d’amour, presque un mélo. L’hypertension, caractéristique du cinéma de Ferrara, est effacée, au profit d’un temps zen, ralenti. Le film se déroule quasiment en huis clos, dans un appartement vide, où l’on respire calmement, où l’on circule bien, où l’on fait l’amour harmonieusement, où l’on écoute la parole sage d’un maître bouddhiste. Cet espace est filmé comme un empyrée, une bulle protectrice où la légèreté l’emporte sur le tragique, qui garantit contre une panique censée être inévitable à quelques heures de la fin du monde.

  Quand on sait que tout le cinéma de Ferrara repose sur l’idée de panique, on comprend l’évolution du réalisateur. Et l’on s’aperçoit de l’analogie possible entre l’appartement et le paradis, dans les scènes où Cisco fait une escapade hors les murs pour tâter le pouls qui bat à New York : là, la nervosité ferrarienne revient à tout allure, suicide à sa gauche, discussion oppressante dans l’appartement de son frère. La nervosité irrigue le film de ces scènes d’extérieur, mais survient aussi d’un autre véhicule, celui-ci virtuel (Skype) : scène de Cisco avec son ex-femme, se terminant par une dispute violente entre Skye et lui ; scène entre elle et sa mère, productrice de tension. Mais l’empyrée résiste. On peut voir aussi un clin d’oeil du côté du Paradis de Dante, sur au minimum un point, la caritas : scène où Cisco tend une somme d’argent importante au livreur, indépendamment de la valeur réelle de la marchandise livrée. C’est la définition même de l’amour altruiste, une des composantes du Paradis dantesque.

 

  Malgré cette trajectoire vers la béatitude, Ferrara est toujours Ferrara. Si 4h44 est une variation neuve dans son travail, il varie sur une constante : on est chez lui à deux doigts du gouffre. Rappelez-vous dans Bad Lieutenant cette course contre la montre hystérisée du lieutenant (Harvey Keitel), scandée par les résultats de la finale mythique de baseball entre les Dodgers et les Mets. Le lieutenant doit rembourser les dettes de jeu qu’il contracte autour de cette finale sinon il risque la mort ; mais s’endette toujours plus, se contrôle à peine à cause de shoots récurrents, et disjoncte dans l’enfer du jeu, du sexe, de la drogue. Le lieutenant, à chaque minute du film, se tient suspendu au-dessus d’un volcan. Souvenez-vous de Go Go Tales, et encore cette course contre la montre frénétique contre un crash annoncé : l’effondrement par faillite de la boîte de strip-tease. Le patron (William Dafoe) y mène la danse, rongé par l’angoisse de perdre tout ce à quoi il tient. Dans 4h44, l’effondrement s’écrit avec un grand A : c’est l’Apocalypse. On était jusqu’à ce film en mode mineur, passage ici en majeur. La chute reste l’obsession du catholique Ferrara, malgré sa conversion au bouddhisme « Times New Roman » »> ; on ne peut être plus clair avec ce dernier film.

 

  Nous avons rencontré, Damien Aubel et moi, Abel Ferrara, à l’hôtel Le Pavillon de la Reine, place des Vosges. Nous nous sommes longuement entretenus avec ce voyou de réalisateur prétendument devenu angelot. Surprise en se retrouvant devant lui : notre homme, pantalon à rayure, voix grave, gueule préhistorique, reste un animal féroce, personnage de la mafia. Marlon Brando dans Le Parrain. Il parle fort, avec autorité, se tait subitement pour réfléchir, ferme les yeux, prend sa tête entre ses mains, éructe brusquement un « Fuck », conclut ses phrases d’un « You see what i mean? ». Une nervosité se dégage de ce corps fabriqué comme un roc. Il vous regarde dans les yeux comme un boxeur : plus d’une fois j’ai cru qu’il allait me donner un coup de poing ou un coup de boule. Son bouddhisme nous a semblé bizarre…

 

  Pour ceux qu’Abel Ferrara indiffère, Transfuge a construit un dossier sur les classiques. Nous traitons du contemporain à longueur d’année, nous essayons de voir clair dans cette nuit noire. Là, c’est une autre nuit qui nous a tentée, celle des oeuvres oubliés du XXe siècle : les modern classics.

 

  Venez découvrir avec nous ces romans et films méconnus. Ils le méritent. Eux aussi sont à deux doigts du gouffre, de l’oubli.