L’affaire Thélyson Orélien n’en finit pas de nous désoler. Car elle dépasse la question de l’homme, et la question du moment. Je ne veux pas ici émettre un jugement critique sur C’était ça ou mourir, si ce n’est pour dire que j’en apprécie la joie romanesque palpable à chaque page, le récit poignant de son personnage, mais qu’il ne figurait pas dans notre sélection Transfuge de rentrée littéraire, ne correspondant pas tout à fait au type de littérature que nous essayons de défendre dans ces pages. Ceci dit, cette affaire est catastrophique pour nous tous. J’entends autour de moi, éditeurs ; écrivains, mais surtout lecteurs, se demander ce que vaut une littérature écrite peu ou prou par l’IA. Je vois désormais chaque écrivain parcouru d’angoisse dès qu’il vérifiera sur Claude une information, ou une expression. Je saisis l’hésitation (déjà si prégnante) que le lecteur aura en librairie, à se demander si tel livre a été écrit par un homme ou par un robot californien. Alors, mettons ici les choses au point : l’IA ne peut pas écrire de roman. Je ne suis pas experte en technologie, ni docteur ès robotologie, je ne sais pas utiliser Pangram, je n’ai pas passé l’ensemble des romans de la rentrée à son filtre, mais je connais un peu la littérature contemporaine, et je n’ai aucun doute sur cette question : l’IA n’est pas un écrivain. Désolée pour Claude et ses amis, mais ils n’ont pas une once d’imagination, de sens de la langue, et surtout de singularité. Ils n’ont aucune expérience propre, ne se sont jamais couchés de bonne heure, n’ont jamais trouvé Bérénice franchement laide, et n’ont jamais dit à un homme qu’ils aimaient qu’ils ne le haïssaient point. Ils imitent, plagient, recrachent. C’est ça le rythme ternaire de l’IA. Et c’est assez peu compatible avec la littérature. Telle qu’on l’entend, telle que vous l’entendez, telle qu’elle continuera d’advenir. Croyez-moi, il n’y a aucune chance que les livres de cette rentrée dont on parle, d’Arthur Dreyfus, de Jean-Noël Orengo, d’Emma Marsantes, de Boris Bergmann, de Yannick Haenel, de Phoebe Hadjimarkos Clarke aient été écrits à l’IA (mais je pourrais bien sûr en citer d’autres, tant d’autres de la rentrée littéraire). Pas besoin de Pangram pour ça, et jamais je ne passerais ces textes au filtre d’un logiciel pour les contrôler, geste que je trouve aussi déplacé que vulgaire, il suffit de lire une page de ces romans pour le saisir : aucun robot ne peut être aussi fou, aussi désespéré, aussi grandiloquent, aussi déséquilibré, parfois aussi imparfait, que les écrivains qui ont écrit ces livres-là. L’IA est un outil, peut-être performant pour aider à mettre en ordre des récits dans un moule attendu, comme il peut aider à créer de hautes statues banales et conformistes, mais il n’engendre pas de littérature. L’IA s’avère ce que l’on appelle désormais dans notre Absurdistan qui aime la brume des euphémismes, « créateur de contenu ». L’IA crée du contenu, les écrivains engendrent des textes.
Alors défendons les romans, les écrivains, la littérature, plus que jamais vulnérables.







