Expert associé à la Fondation Jean-Jaurès, Daniel Szeftel y intervient sur plusieurs sujets. Dans son essai L’Imposture. Nazifier Israël et les Juifs, à paraître le 17 septembre 2026, il retrace l’origine de l’accusation faisant d’Israël un État génocidaire, une accusation qui, contrairement à une idée reçue, ne date pas du 7 octobre et de la guerre à Gaza mais plonge ses racines bien plus profondément dans l’histoire.
Dans le livre, vous ne partez pas de la Shoah pour parler du génocide reproché à Israël, mais de l’Empire ottoman. Pourquoi ce choix ?
C’est une enquête historique. J’avais enquêté sur la vague d’antisémitisme dans les universités françaises fin 2023. Une professeure m’avait dit : « Pour l’instant on s’en sort, mais ce qui monte très fort, c’est l’accusation de génocide contre Israël, et ce sera très dur à contrer. » Je me suis alors demandé depuis quand on accuse Israël de génocide. Mon dernier souvenir, c’était 2014 : pendant quinze jours, pétitions et responsables politiques ne parlaient que de ça, puis plus rien. Un génocide dont on parle quinze jours et dont on ne parle plus ensuite n’est probablement pas un génocide.
J’ai donc remonté le fil, depuis Sabra et Chatila (le massacre de 1982 au Liban) et la guerre de 1967, déjà dénoncée comme un génocide sur les campus américains et à l’ONU, jusqu’à Fayez Sayegh (l’intellectuel palestino-syrien derrière la résolution de l’ONU « sionisme = racisme ») et Constantin Zureiq (qui a imposé le terme « Nakba » en 1948). En faisant le chemin à l’envers, je me suis aperçu que cette accusation venait d’un courant du nationalisme arabe né sur les ruines de l’Empire ottoman.
Vous montrez que cet esprit présumé « génocidaire » des juifs existait déjà dans les années 1920, avant même la naissance de l’État hébreu, avec les Frères musulmans, ainsi que les mouvements nationalistes.
Ce n’est pas tout le nationalisme arabe, mais celui qui a fini par l’emporter, chez Sayegh, chez Zureiq, et qui a donné le Baas, Nasser ou le nationalisme palestinien. Ce courant n’est pas franchement racialiste, il a compris qu’il ne pouvait pas jouer cette carte, mais il est suprémaciste : il refuse toute présence juive autonome sur une terre arabe. Les islamistes, nés à la même époque, mènent le même combat contre la présence juive sur une terre qu’ils jugent sainte. Ces deux courants se sont beaucoup affrontés, mais là, ils convergent.
Pensez-vous que l’usage massif aujourd’hui du mot « génocide » est devenu l’équivalent moderne de l’antisémitisme ?
Il y a une histoire de l’antisémitisme et une histoire des mensonges qui l’ont soutenu : l’accusation de meurtre rituel au Moyen Âge, l’affaire Dreyfus, les Protocoles des Sages de Sion. Quand un mensonge est discrédité, un autre prend le relais. L’accusation de génocide contre Israël est ce nouveau mensonge : les gens ont besoin de croire à quelque chose pour en vouloir aux juifs avec bonne conscience. Dans les faits, Israël a tué proportionnellement moins d’enfants que leur poids démographique à Gaza, mais on insiste sur le « body count » d’enfants : cette obsession de l’enfant tué ressuscite l’accusation de meurtre rituel. Cela ne signifie pas qu’Israël serait structurellement immunisé contre le fait de commettre un génocide : aujourd’hui, c’est un mensonge, on pourrait parler de crimes de guerre mais ça ne collerait pas avec ce mensonge. Et des juifs meurent à cause de cette accusation de génocide.
Francesca Albanese, antisémite ou tacticienne ?
Je ne suis pas dans sa tête. On peut identifier des déclarations directement antisémites chez la première génération (Sayegh, Zureiq), qui ne faisait pas attention et a aussi inventé l’effacement des traces. Chez Edward Saïd (intellectuel américano-palestinien, professeur à Columbia et auteur de L’Orientalisme), c’est déjà plus sophistiqué : un anti-judaïsme qui efface les juifs, leur histoire, sans antisémitisme frontal. Albanese hérite de tout ce savoir-faire : elle cite Saïd, Sayegh, Zureiq, jamais leurs passages antisémites. Elle craque parfois : évoquer un « lobby sioniste » dominant les États-Unis est directement antisémite, mais de moins en moins. Elle ne vaut d’ailleurs que comme synthèse de l’idéologie qui accuse Israël de génocide depuis huit décennies. Ce qui compte, ce sont les mensonges qu’elle propage le plus efficacement possible, sans souci des conséquences : elle parle encore de génocide alors que les combats sont arrêtés depuis près d’un an.
L’« inversion accusatoire », terme utilisé par les Frères musulmans, le Hezbollah et l’Iran, comme vous le dites dans le livre, pour accuser Israël de commettre un génocide, y compris avant sa riposte au 7 octobre, a-t-elle aussi été pratiquée par La France insoumise ?
Oui. Le livre décrit cette inversion : des antisémites éliminationnistes ont retourné contre Israël l’accusation de génocide. Chez Mélenchon, les déclarations antisémites ne datent pas de la guerre à Gaza : j’en avais recensé dès 2021 une quinzaine de problématiques — assimilation du racisme de Zemmour au judaïsme, réactivation de l’accusation de peuple déicide… Après le 7 octobre, il en a fait un axe politique sans limite, en partie pour conquérir l’électorat musulman. LFI est aujourd’hui le principal haut-parleur de l’antisémitisme en France.
Vous parlez de la « bataille des chiffres ». Est-elle vraiment efficace pour contrer ce discours ?
Il faut dire que certains chiffres sont faux : le Hamas lui-même en avance neuf fois moins que les 680 000 morts avancés par Albanese, et le raisonnement d’Albanese ou d’Amnesty International ne correspond pas aux critères de la Convention de 1948 sur le génocide. Mais dire que c’est faux ne suffit pas. Le pari du livre est de raconter d’où vient ce mensonge, pourquoi il fonctionne, pour qu’au moins certaines bonnes consciences comprennent qu’elles véhiculent une idéologie qui descend en droite ligne de l’idéologie nazie.
En quoi la réaction des juifs après le 7 octobre a-t-elle été différente de celle observée lors des précédentes vagues d’antisémitisme ?
Cette fois, les juifs ne se sont pas laissé faire : ils ont trouvé le courage de lutter, de coller des affiches, de se mobiliser, contrairement à la deuxième Intifada, où la réaction avait d’abord été l’attentisme. La sympathie de l’opinion mondiale après le 7 octobre n’a duré que 24 heures. Ensuite, le massacre a réveillé le goût du sang de tous les antisémites de la Terre. Le 7 octobre n’a pas été le début d’une vague de solidarité envers les juifs, mais le signal de départ de la plus grosse vague d’antisémitisme depuis la Seconde Guerre mondiale.
Daniel Szeftel, L’Imposture. Nazifier Israël et les Juifs, Éditions du Cerf, 200 p., 19,90 €








