Rencontre avec Jay McInerney qui clôt son épopée romanesque consacrée au couple formé par Russell et Corinne avec Rendez-vous sur l’autre rive, ode romantique au couple et à un New York disparu.

Il n’y aura plus d’apparition de Russell et Corinne dans un restaurant downtown, auréolé du triomphe de leur amour; Le mariage novel le plus long de New York s’achève aujourd’hui. Après trente-cinq ans d’écriture, près de deux milles pages qui nous ont mené dans tous les restaurants et lofts de downtown, avec quelques échappées remarquées dans les Hamptons et Brooklyn, Jay McInerney met un terme aux aventures du couple dans ce roman au titre digne d’un poème de Rilke, Rendez-vous sur l’autre rive. Alors que nous les avions découverts jeunes et prometteurs dans un New York au comble de son mythe dans Brightness Falls, (Trente ans et des poussières, éditions de l’Olivier, 1992), nous les quittons trois romans plus tard, un jour d’été, au balcon d’une ville hésitant à disparaître, sous la brume orange de lointains incendies. Nous ne sommes pas si loin de la lueur verte finale du Great Gatsby, signalant la sortie de scène du héros, mais aussi la permanence de l’enchantement. McInerney, plus fitzgéraldien de livre en livre, sait nous placer dans l’aura d’un New York qui ne cesse de nous fasciner, même à l’heure de la grandeur perdue. Pourtant, au début du livre, rien ne laisse présager de la fin : Russel et Corinne se sont installés dans un appartement de Manhattan, en sexagénaires comblés, et occupés par une fille cuisinière, un fils militant de gauche, des amis fatigués et débonnaires, une jeune écrivaine prête à tout pour exister sur la scène littéraire. Les premières pages sont dignes d’un pur tableau à la McInerney : le couple arrive à un dîner d’anniversaire de mariage, à l’Odeon, lieu fétiche de leur histoire new-yorkaise dont l’enseigne est «le début d’une certaine promesse- celle de plaisirs métropolitains, d’aventures sociales, gustatives et érotiques». McInerney, toujours du côté de la lumière et du plaisir, se ressource là chez lui. Ses personnages choisissent le versant ensoleillé de l’existence, où qu’ils soient. Ils sont les people who need people de la chanson de Barbra Streisand, couple solaire entouré d’amis, d’enfants, d’écrivains. A quoi croit McInerney? A la secrète aventure des jours. Lui qui fut la figure la plus sexy du Brat Pack des années 90, plus charmant que Bret Easton Ellis, et plus complexe que Donna Tart, s’avère aujourd’hui le tranquille amateur de vins et d’amour, observateur inassouvi d’un jeu de représentation qui n’est peut-être que le seul auquel un écrivain peut avoir accès. Le combat muet et tumultueux de l’ambition et de la raison, de l’amour et du désir, de la peur de la mort, voilà ce que traque l’écrivain sous la vie d’un couple de sexagénaires. Vous trouvez cela trop calme ? Il faut en effet un écrivain, à l’acuité psychologique constante et à la plume facétieuse, pour nous tenir au plus près de Russell et Corinne, l’un, éditeur nostalgique des grandes heures du roman américain, l’autre, flottant entre le souvenir de l’amant et l’attachement au compagnon de son existence. McInerney nous rappelle sans cesse qu’aucun couple « n’est une île », mais l’épicentre d’une toile sociale, traversée par les ombres et les clartés d’une Amérique en perpétuelle métamorphose. Cette fois, en 2020, la maladie rôde, même parmi ces êtres dotés d’un farouche appétit de vivre, et la pandémie bientôt s’installe, révélant les faiblesses de la ville, et de ses habitants. D’une crise l’autre, les jeunes descendent dans la rue, George Floyd a été assassiné, le mouvement Black Lives matter se confronte à la police américaine. McInerney raconte avec vivacité la manière dont une nouvelle génération émerge, profondément politique et se cherchant un idéal commun, jusque dans la spiritualité. Livre très orienté vers la jeunesse, ce roman fait vivre aussi un personnage hautement romanesque, Astrid, romancière virtuose de trente ans et très douée pour éveiller les désirs priapiques des vieilles stars de l’édition. Oui, le New York de McInerney est une ville oscillant une nouvelle fois entre une aspiration au progrès, social, moral, et un cynisme à tout épreuve, qu’il traverse les jeunes écrivaines ambitieuses, ou le président des Etats-Unis. La corruption est une affaire américaine, puisque tant d’argent y circule, sujet majeur de McInerney, qui brosse avec art et burlesque, la vie des puissants. Mais ce qui demeure à la fin du livre, ce sont ces deux êtres bien loin du pouvoir, Russell et Corinne, rencontrés par hasard, et qui, avec une étrange ténacité, composée de tendresse, d’habitude, d’humour, ont réussi à passer 40 ans l’un avec l’autre, non sans légères trahisons, mais dotés jusqu’au bout de la certitude que l’amour vaut la peine.

Le livre s’ouvre sur une nostalgie, est-ce celle que vous éprouvez pour votre propre jeunesse, ou pour un New York disparu ?
Les deux, je pense. J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie, parce que je suis arrivé à New York à une époque particulièrement excitante, en 1979. A cette époque, New York était sale, dangereuse, mais aussi très créative. Downtown, nous avions le punk et le new wave, un peu plus loin, la peinture était réinventée par Schnabel, Basquiat et Keith Haring, et il y avait cette scène nocturne fascinante qui se déroulait dans des immeubles vides où des gens avaient créé des boîtes de nuits inouïes. C’était très excitant, d’autant plus qu’on ne savait pas à l’époque si New York allait sombrer ou remonter la pente. Le fait est qu’elle a remonté la pente. Ce qui est très bien, mais maintenant, New York est une ville ultra-gentrifiée, qui a laissé derrière elle son époque underground. Mais c’est vrai aussi qu’avoir vingt ans à New York est magnifique, tout découvrir ici, à Manhattan, c’est unique. Donc oui, je pense que les personnages sont aussi nostalgiques de leur jeunesse que de leur ville.

Vous placez une nouvelle fois votre roman à la lueur d’un drame collectif, après le 11 septembre dans La Belle vie, c’est aujourd’hui le covid. Avez-vous ressenti un même sentiment croisé de mort et d’urgence à vivre que vous décriviez à propos du 11 septembre ?
C’était un temps de malheur sur toute la planète, mais je pense que tous nous avons été menés à réfléchir à nos vies, à nos liens. Les premiers jours de la pandémie à New York, tant de gens sont morts, rien n’avait été pensé pour la pandémie, donc les morts ne cessaient d’augmenter. Et du jour au lendemain, ce qui fait la nature de New York, la socialisation, était devenue dangereuse. Tout était fermé, les restaurants, les boîtes, même les hôtels, je suppose que plus personne ne pouvait avoir d’aventure avec qui que ce soit ! Pour moi, qui suis un être social par essence, c’était une période étrange. Il faut vous dire que désormais, l’essentiel de mes divertissements se trouve dans les restaurants ; j’y vais tous les soirs. Autrefois, j’allais en boîte, mais enfin, on change… Mais pendant le covid j’étais privé de restaurant, condamné à cette chose bizarre que l’on appelle zoom…
Jay McInerney sera au festival America de Vincennes du 24 au 27 septembre 2026








