Laëtitia Corcelle, directrice musicale de l’Ensemble vocal Ô, reprend la direction artistique du festival Via Aeterna. La programmation propose 22 concerts réunissant 280 artistes dans dix villes de la baie du Mont-Saint-Michel, avec un point culminant le dernier jour dans l’abbaye.

Comment avez-vous conçu la programmation de cette édition, après près d’une décennie durant laquelle René Martin a profondément marqué le festival en tant que directeur artistique ?
Pour cette première programmation, j’ai d’abord demandé aux membres de l’équipe quels avaient été leurs plus grands coups de cœur. En effet, je souhaitais inscrire cette édition dans la continuité d’un festival qui possède une identité forte depuis 2017. L’idée est de poursuivre un projet déjà solidement enraciné, en cultivant les graines semées jusqu’ici avant d’y apporter progressivement ma propre vision.

Quels changements ou nouvelles orientations souhaitez-vous apporter ?
Je propose une grille de lecture, un fil thématique qui guide le public. Les œuvres, les artistes, les lieux ou le thème deviennent autant de repères. Les spectateurs viendront d’abord pour un interprète ou un répertoire qu’ils connaissent déjà, puis, en suivant le fil, iront découvrir un autre univers ou un lieu qu’ils n’auraient peut-être pas exploré.

Comment ce fil conducteur se traduit-il dans la programmation ?
Cette année, je suis partie sur l’idée de la frontière. Le Mont-Saint-Michel est une frontière en lui-même, à de multiples niveaux. Au-delà de la boutade entre Bretagne et Normandie, il y a une telle épaisseur historique, géologique et symbolique dans ce lieu mondialement célèbre que cette dimension de la frontière y est très incarnée. C’est aussi un sujet très actuel. Les artistes ont beaucoup à dire sur ces lignes que nous franchissons sans cesse. La frontière est un lieu de lien avant d’être un lieu de fermeture. Cette idée traverse toute la programmation. Le concert en avant-première, le 13 septembre sur le barrage du Mont-Saint-Michel, un lieu par excellence en termes de frontière, réunit Félicien Brut et les cordes de l’Orchestre de Normandie-Rouen autour de Piazzolla et Galliano. Des œuvres de Galliano, qui a lui-même traversé des frontières et des océans par et pour la musique, sont présentes dans plusieurs concerts, comme un fil conducteur. Le 25 septembre, le concert « Brahms le Tzigane » met en lumière les racines populaires de Brahms avec le Chœur de chambre Mélisme(s) et le Bankal Trio. Le lendemain, la soprano lyrique Amel Brahim-Djelloul explore la poésie et la musique kabyles à travers un dialogue entre violon et instruments traditionnels. Enfin, le 3 octobre, l’Ensemble Les Apaches ! et Éric Génovèse, de la Comédie-Française, proposent L’Histoire du soldat de Stravinsky, où la frontière entre le bien et le mal devient le cœur du récit. Et je pourrais présenter tous les concerts sous cet angle !

Le nom du festival Via Aeterna et le Mont-Saint-Michel évoquent le sacré. Quelle est votre vision de la musique sacrée aujourd’hui ?
Cette question m’accompagne depuis longtemps, depuis ma formation au Conservatoire de Strasbourg. Elle est extraordinairement riche et inépuisable, et renvoie, là encore, à une frontière. Chacun pose ses curseurs en fonction de sa culture, de son histoire, de sa langue ou de son parcours. Or, la musique permet d’aller vers ce que l’on ne découvre pas toujours socialement. Pour moi, l’ouverture est essentielle : la musique sacrée ne s’adresse pas seulement à ceux qui se reconnaissent dans une religion, mais à tous. Le festival Via Aeterna offre justement cette possibilité de créer des traits d’union, et c’est une chance absolument merveilleuse !

Festival Via Aeterna, du 13 septembre au 4 octobre 2026. Informations et réservation : https://via-aeterna.musiquesetfestivals.com/