À l’occasion de la parution de son Don Juan à Prague, incroyable roman autour de la rencontre de Mozart, Da Ponte et Casanova, nous nous sommes rendus chez Gérard de Cortanze pour évoquer ses auteurs de prédilection.

96, mais il n’est pas sûr. Il faudrait recompter. 96 serait le nombre de livres, (romans+essais) que Gérard de Cortanze a écrit lors de sa longue vie d’écrivain. Lui qui aime les prix littéraires, nous pourrions sauf erreur, lui remettre le prix de l’écrivain le plus prolifique de France ! « À 100, je m’arrête ! ». Non ? « Non, je rigole ». Alors ma première question, bien sûr, liée à cette production balzacienne, qui me vient pour cette rubrique où il s’agit de lecture : quand avez-vous le temps de lire eu égard à ce temps important d’écriture qui est le vôtre ? « Je suis hyper organisé. Vous savez, je suis un ancien coureur professionnel de 800 mètres, et j’ai gardé une rigueur de ce temps-là. Je ne bois pas, je ne fume pas, je mange équilibré, je ne sors jamais le soir. Tout est hyper précis dans mon timing. »
– Alors quand lisez-vous mon cher Gérard ?
– Honnêtement, je ne lis plus aucun livre en dehors de ceux dont j’ai besoin pour préparer mes propres livres. Lire pour lire, pour mon seul plaisir, ne rentre pas dans mon emploi du temps. »
Gérard est une machine de guerre. Il me montre les quelques livres qui lui ont servi pour son magnifique roman à paraître en cette rentrée, Don Juan à Prague. Des éditions anciennes des mémoires du librettiste Da Ponte, la correspondance de Mozart et Histoire de ma vie en trois tomes du chevalier de Seingalt, Casanova. Mais aussi le Mystérieux Mozart de Sollers, le Mozart d’Alfred Einstein, celui de Saint-Foix… Des milliers de pages avalées par Cortanze à une vitesse folle, grâce à des techniques de lectures d’une efficace redoutable. Il écrit en moyenne un roman, lectures comprises, en trois mois !
« Pardon, je vous ai dit que je ne relisais pas les classiques, c’est faux. Il y en a un que je relis régulièrement : Giono. C’est ma femme Patricia qui m’a initié à Giono, dans les années 80. Le Hussard sur le toit, Serpent d’étoile, Jean le Bleu. Je glisse toujours une phrase de lui dans mes livres sans le mentionner. »
Jeune et sans livres
Il n’y avait pas de livres chez lui. Son père, ingénieur, issu de la noblesse d’épée, et sa mère, d’un milieu simple, n’accordaient aucune importance à la lecture. Heureusement pour lui, le petit appartement de ses parents, à Saint Ouen puis à Gennevilliers, ne lui permet pas d’y vivre, si bien qu’il habite la plupart de son temps chez sa grand-mère, qui vit dans le même immeuble. Pas grande lectrice non plus, il y avait néanmoins un corner dans lequel quelques livres mouraient d’ennui. Le petit Gérard a 7 ans, 8 ans, et tente l’aventure : Marinetti, Trois contes de Flaubert, le Louis XIV de Voltaire, Grazia Deledda et Anna Karénine. Il n’y comprend certainement pas grand-chose, mais le plaisir de lecture est là, et demeurera. Il est le seul à lire dans sa famille et Gérard se rappelle qu’il n’était pas vu d’un très bon œil. Il se souvient aussi que sa marraine, richissime, qui à la Noël venait leur rendre visite, accompagnée de son chauffeur, rapportait des foulards pour les femmes, des livres pour les hommes. Et comme aucun homme de la famille ne lisait, il récupérait ces livres qu’il dévorait.
Dévoration qui perdure à l’adolescence où il s’enferme dans sa chambre des heures durant, pour lire les grands classiques du XIXe : Tout Balzac, tout Flaubert, tout Zola, tout Stendhal. L’ogre ingurgite la prose des fondateurs du roman, qui lui servira pour ses propres romans. Cortanze mentionne bien à un moment donné les quelques pavés lancés en 68, et le défilé en même temps ou presque sur les Champs-Élysées pour soutenir de Gaulle (il est abonné à La Nation), il s’avère que la politique l’indiffère. Pas de temps pour cela et il n’a pas tort : c’est son intelligence.
La machine à lire s’accélère ensuite. Cortanze mène carrière dans l’édition, pour vivre en permanence entouré de livres. Il y a une étape essentielle dans sa trajectoire intellectuelle : les latino-américains. Longtemps, cet Italien d’origine (de Cortanze, village à trente kilomètres de Turin), a renié ses origines, comme ses parents exilés en France l’avaient fait avant lui. Et c’est ainsi qu’il se tourna vers trois écrivains qu’il connut et qui l’influencèrent à jamais, Fuentes, Llosa et Cortázar. Le réalisme magique sera sa marque de fabrique; tous ses romans en sont imprégnés. Plus tard, réconcilié avec ses origines, il lira avidement les auteurs italiens, Federico De Roberto et ses Vice-Rois, Leopardi et son Zibaldone, le poète Alfieri, Ippolito Nievo et ses Confessions d’un Italien. Science nouvelle de Vico, et Elsa Morante, ajoute-t-il.
« Il y a toutes ces lectures, qui nourrissent mon œuvre, mais je ne me suis pas contenté de lire, j’ai écrit des essais sur des écrivains pour approfondir mes connaissances littéraires. Un livre sur Sollers, sur Le Clézio, sur Semprún que j’ai bien connu, et plusieurs livres sur Paul Auster que j’ai vu plusieurs fois à New York. »
Ses romans, avant tout

Cortanze aurait pu prendre sa retraite il y a déjà quelques années, mais il continue de se rendre chaque jour chez Albin Michel, la maison pour laquelle il travaille depuis des décennies. On se demande pourquoi, lui pour qui le temps d’écriture est si précieux ? « Mais au contraire, lire des manuscrits me passionne toujours autant, et m’aide pour mes propres romans. Corriger, améliorer un texte, est très stimulant pour un éditeur et pour un écrivain. »
L’heure tourne, je me dis qu’il est temps que notre rencontre s’achève. Non qu’il devienne nerveux – Cortanze est un placide – mais je devine qu’il aimerait se remettre à la tâche de son prochain roman, puisqu’il m’en parle avec désir. « J’ai un problème depuis quelques jours mais que je vais résoudre : je commence bientôt la rédaction de mon prochain roman, mais dans mon esprit, celui qui va suivre est déjà en train de s’écrire… »
Jamais la citation de Mallarmé n’aura été si juste que pour Cortanze : « Le monde est fait pour aboutir à un beau livre. »
À la minute où je vais le quitter, Cortanze ira se rasseoir face à son ordinateur pour écrire. Écrire pour lui est ne pas mourir. Écrire pour lui est plus essentiel que lire. Cortanze est un être à part.
Gérard de Cortanze, Don Juan à Prague, Albin Michel, 288p., 20,90€









