C’est sans doute, toutes catégories confondues, un des grands romans de la rentrée : ampleur narrative, élan de la phrase, maîtrise impressionnante. Et c’est un premier roman ! Il fallait rencontrer Elise Lespade.

C’est une de ces journées caniculaires où, en plissant les yeux, dans les brumes de chaleur qui s’élèvent de l’asphalte, j’ai l’impression qu’apparaissent devant moi, sur les trottoirs de Paris, les personnages du livre d’Élise Lespade, Gaspard et Dimitri (les frères ennemis, mélange d’Abel et Caïn et d’Atrides), Alex (femme de Dimitri, amazone déglinguée, magnétique, qui aurait troqué son arc pour les jets de la patrouille de France), Zoé (fille d’Alex et Dimitri, enfant perdue, ado sauvage, héritière d’une lignée de violence et de secrets), De Boeck, Isabelle et les autres (qu’on n’appellera pas « secondaires », car chez Élise Lespade, il n’y a pas d’utilités, pas d’ectoplasmes : l’étincelle romanesque est telle chez cette jeune femme née en 1991 qu’elle se propage à tous et toutes).
Et c’est justement sous cette forme, celle d’une « apparition », que le personnage de Dimitri, issu, comme les autres de tentatives romanesques antérieures avortées, a «envahi» la jeune autrice, et a pris une place énorme dans la toute première mouture de Paradisi Gloria. Dimitri prend ainsi son essor dans l’esprit d’Élise Lespade au moment où, justement, me confie-t-elle dans les bureaux à la sobriété blanche et lumineuse des toutes nouvelles éditions du Cercle ouvert, la frustration est grande : impossible d’échafauder le cadre narratif qui serait « à la hauteur » de ses pesonnages. Et c’est alors en l’écoutant me raconter la genèse de son livre avec une rigueur souriante, que deux pensées me traversent l’esprit.
Je regrette d’abord, pensée n°1, qu’à l’instar du personnage d’Isabelle, Élise Lespade ne fume pas cigarette sur cigarette en parlant, car c’est ainsi que se déploie le roman sur des centaines de pages avant de changer d’allures : une longue conversation enfumée dans un cabinet d’avocat qui m’évoque la dernière partie d’Absalon, Absalon ! et elle me dira combien elle aime Faulkner, son sens du grotesque, mais aussi le Conrad de Lord Jim, tous auteurs chez qui la langue et la structure ne sont pas de banals accessoires. Et je me dis, pensée n°2 et suite logique de la précédente, qu’Élise Lespade est de la race des écrivains pour qui un roman est une totalité, un organisme complet, en expansion même, où rien – personnages, questions techniques – n’est indifférent.
DES LIVRES ET DES HOMMES

Mais revenons à la genèse du livre (je mettrais bien une majuscule à « genèse » : Paradisi Gloria touche à quelque chose de mythique, remue des choses très anciennes, d’ailleurs n’a-t-elle pas lu et relu Racine, Sophocle?) : voilà donc que le personnage de Dimitri prend des proportions qu’il n’avait pas avant, avec son métier de pilote de chasse, qui « a amené tout cet univers de l’armée de l’air qui s’est engouffré soudain dans le récit». Puis, « dans la foulée, j’ai fait beaucoup de lectures et de relectures, des choses que j’allais chercher sciemment parce que je savais qu’elles allaient triturer la narration ».
Ces lectures, c’est donc Faulkner, Conrad, tous ces livres « que j’ai découverts par moi-même, de façon un peu anarchique, car je n’ai pas fait d’études de lettres ». Tout en me précisant que, « chaque fois que j’ai fait des études sur quelque chose, je me suis fait un devoir de m’intéresser plus à autre chose. Par exemple en prépa, il y avait Proust au programme, mais je m’étais remise au piano, et m’étais lancée dans une démarche exhaustive de découverte de la musique classique occidentale. J’ai dû attendre d’arrêter la prépa pour lire Proust, qui a été un choc énorme. Ado, en revanche, j’étais beaucoup plus cinéphile que littéraire. J’ai fait une fac de ciné, ensuite, mais j’étais au fond de l’amphi, à lire : je voulais lire tout Balzac. » Curiosité irrépressible d’une romancière qui sait que l’écriture s’abreuve aussi au puits sans fond des lectures.
Paradisi Gloria, donc, se transforme en une entreprise d’une ambition folle, qui prendra sept ans de travail, frisera les 800 pages. Et celle qui me dit « vivre toujours un peu sous l’influence des dieux dans ma tête » trouve, avec une chance quasi divine, un éditeur. « J’avais derrière moi des années d’écriture en solitaire, pas le moindre contact d’aucune sorte avec le monde littéraire, et je voulais voir si ça valait le coup de continuer. » En 2020, donc, depuis « sa piaule de 12 m2 » celle qui écrit et expérimente alors « 24 heures sur 24 » (elle est au RSA), postule au Master de création littéraire de Paris VIII. Elle suit, un peu « en dilettante », le cursus, et, à la soutenance, il se trouve Mathieu Larnaudie, coéditeur du Cercle ouvert, était au jury. The rest is history, diraient les Anglais.
On imagine bien ce milieu de l’édition et de l’université figurer dans Paradisi Gloria. Car, on l’a dit, c’est l’histoire houleuse du couple que forment Alex et Dimitri, et des frères ennemis, Dimitri et Gaspard, mais c’est aussi une histoire de maladie mentale (Isabelle est psychiatre, Gaspard sera interné), d’armée de l’air, de trbunaux (De Boeck est avocat, Zoé en prison), et il y a même un couvent de carmélites. Cette capacité à se « laisser happer dans les histoires des autres », qu’Élise Lespade relève et admire chez Conrad, chez Faulkner, est indissociable chez elle d’un travail de documentation, seule façon d’expier « l’espèce de faute morale que je ressens à me mêler de choses qui ne me touchent pas de près.» Se documenter, ce n’est pas seulement lire, c’est rencontrer des pilotes de chasse, faire une retraite dans un couvent, du bénévolat en prison. Rien de ce qui est humain ne doit être étranger au roman.
Paradisi Gloria, Élise Lespade, Le Cercle ouvert, 744 p, 24,90 €. Parution le 20 août 2026





