Ce chef d’entreprise et essayiste à succès, en phase avec la complexité de notre époque, sort un étonnant premier roman où il est question dans la Turquie du début du XXe siècle, de chiens sacrifiés sur l’autel scientifique de l’hygiène. Une histoire vraie préfigurant les génocides humains. Portrait.

Portrait de l’essayiste et écrivain français David Djaïz à Paris, le 16 juillet 2026. Son premier roman, « La Méthode », paraîtra le 19 août 2026 aux éditions Stock.
Photographie d’Edouard Monfrais-Albertini / Hans Lucas.
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De vastes bureaux en rez-de-chaussée d’un hôtel particulier du Marais où vit à l’étage un prix Nobel de Physique, ce qui pose l’esprit des lieux. J’aperçois, en m’avançant dans une enfilade de pièces quelques grosses têtes en t-shirts disséminées ça et là dans des pièces dépouillées de toute décoration inutile. Aux murs, des graphiques tenant du hiéroglyphe obscur pour le côté angoissant, et de l’art abstrait pour le côté esthétique apaisant. Chemise blanche, pantalon sombre, regard vif, David Djaïz m’accueille dans sa nouvelle adresse professionnelle. David Djaïz est ce matin-là, dans une configuration de saltimbanque, si tant est qu’écrire un roman tient pour la plupart des scientifiques de l’agréable passe-temps pour rêveur à l’humeur vagabonde. Reçu premier au concours d’entrée à l’École normale supérieure, ce garçon de 35 ans est passé par l’ENA avant de s’orienter vers la philosophie politique, puis vers les théoriciens du néo-républicanisme, cette école anglo-saxonne pensant la liberté non comme absence de contrainte mais comme non-domination. Un chemin le mènera plus tard au service de l’État : David Djaïz rejoint le Haut-Commissariat au Plan, où il pilote pendant près d’une année, depuis l’Élysée, un programme de refondation des services publics, avec l’idée qu’il faut redonner des marges de manœuvre aux acteurs de terrain plutôt que tout commander depuis Paris. Lassé devant le manque d’énergie politique, David Djaïz quitte sans regret la sphère publique pour reprendre la direction d’Ascend Partners, un cabinet de conseil spécialisé dans la sociologie des organisations entrepreneuriales. Djaïz y voit le prolongement naturel de ses obsessions : comprendre comment une révolution technique, hier l’organisation scientifique du travail, aujourd’hui l’intelligence artificielle, recompose les rapports de pouvoir à l’intérieur des entreprises.
LE DESTIN TRAGIQUE DES ARMÉNIENS

Le hasard n’existe pas, seule la providence heureuse produit ses effets. David Djaïz est le fruit d’un pouce levé sur la route de la faculté de Bordeaux. Un étudiant algérien en physique-chimie fait du stop entre Bordeaux et Talence lorsqu’une aimable étudiante en langues s’arrête. Lui est le petit-fils d’un maçon illettré ; elle est issue de lignées paysannes corrézienne et basco-landaise. De ce coup de foudre routier entre futurs professeurs vont naître deux enfants, David et une sœur danseuse. Ce hasard, va devenir, des décennies plus tard, le ressort de La Méthode, son premier roman. Nous sommes en mars 2017; il pleut sur la colline de Péra, à Istanbul. David pousse la porte d’un musée pour échapper à l’averse. À l’intérieur, une exposition consacrée aux chiens errants d’Istanbul lui révèle que la ville, en 1910, en déporta des milliers sur un îlot, où affamés et assoiffés ceux-ci s’entredévorèrent jusqu’au dernier. Neuf ans plus tard, cette terrifiante histoire est devenue son premier roman, l’un de ceux qui va marquer la rentrée littéraire. L’histoire ? L’authentique médecin français Paul Remlinger, formé au laboratoire de Louis Pasteur à Paris, dirige l’Institut antirabique de Constantinople. Quand le directeur de l’hygiène publique lui propose de mettre au point une méthode d’extermination des chiens sauvages de la ville, ce pur produit des Lumières scientifiques françaises y voit l’occasion d’apporter son savoir. Bien sûr, tout ne se passera pas comme prévu. Le vrai sujet du livre est non pas les chiens, mais la manière dont un projet d’extermination, par le gaz au départ, se pense, s’organise, se justifie. Une seule logistique : les tonnages, les cadences, les coûts, une fois évacuée la question de la finalité. Un bref épilogue, sur le destin tragique des Arméniens, suffit à faire entendre, en sourdine, ce que le livre a préféré ne pas affronter de face, la planification des génocides du XXe siècle. David Djaïz cite deux films qui procèdent de la même pudeur oblique, Le Fils de Saul, La Zone d’intérêt, et L’ordre du jour, du Goncourt Éric Vuillard, qui a nourri sa réflexion sur l’industrialisation de la mise à mort. Jusqu’ici, ce proche de Nicolas Mathieu qui lui a prodigué des conseils et beaucoup encouragé, s’était fait connaître par d’intéressants essais sur la guerre civile, la mondialisation, la transition écologique, tous pensés à travers le prisme du contrat social. Le roman lui a permis ce que l’essai lui interdisait : «la sensorialité et l’ambiguïté. Dans un essai, on est dans le noir et blanc de la démonstration. Là, il n’y a que du gris. » Ses influences ? Le Flaubert de L’Éducation sentimentale, dont il rapproche le départ de Frédéric Moreau de celui de son héros. David Djaïz qui n’est pas le genre à procrastiner, prépare un essai sur la « stack », cet empilement de couches (puces, centres de données, cloud, logiciels…) par lequel une civilisation transforme l’énergie brute en information, et qu’il érige en nouvelle grammaire de la puissance. L’homme qui nous fait pleurer avec son histoire de canidés immolés, n’en possède pas : «je suis trop sensible, les chiens vieillissent et meurent sept fois plus vite que nous et ça m’est insupportable ». Il vit, seul, face au cimetière Monmartre, après avoir longtemps logé en face du Père-Lachaise. Deux adresses qui n’incitent pas aux raves avec boules à facettes, bien que ce soit plutôt la vie, chez David Djaïz, qui mène la danse. Chaque année, autour du 11 novembre, il organise à Agen, sa ville natale, « Les Rencontres Michel Serres», où quinze mille visiteurs viennent, le temps d’un week-end, disséquer un thème, – cette année, l’attachement –, avec des philosophes, des artistes et des scientifiques. Ce Parisien d’adoption qui jongle avec les noms de proches, Maria Pourchet, et d’autres, est plongé par la force des choses dans le bain culturel-réseautage-amitié qui irrigue la Ville Lumière depuis toujours. Parfois, c’est trop, alors David coupe son téléphone et s’enfuit dans quelque monastère pour ne rien faire d’autre que lire, une habitude prise au temps des concours. On lui doit, en somme, cette dualité qu’il revendique lui-même : besoin d’agir pour penser, et crainte, s’il ne faisait qu’agir, de s’y stériliser. Djaïz, en arabe, désigne le passager, le passant. Elle va bien à ce fils d’un pouce levé et d’une portière ouverte, cet homme d’allers-retours entre l’essai et le roman, entre l’État et l’entreprise. Entre la méthode et ce hasard qui lui échappera toujours un peu.
La Méthode – David Djaïz, Éditions Stock, 252 p., 20,50 €. Parution le 19 août 2026.





