Jean-Noël Orengo, avec La Rédemption, revient sur la figure ambigüe et fascinante du romancier suicidé Pierre Drieu la Rochelle.

Jean-Noël Orengo © Jean-Luc Bertini

Grand, grand roman que celui signé par Jean-Noël Orengo, La Rédemption. Il s’agit là de se replonger dans un nom propre pas si propre, dont tout lettré a au moins entendu parler, à propos duquel tout let- tré a un avis, le plus souvent tranché, d’un côté ou de l’autre : Drieu la Rochelle, Pierre.
Cet insaisissable écrivain, Orengo, sur plus de quatre-cents pages, essaie de le saisir par tours et détours : par sa relation fondatrice et semi-amou- reuse avec Colette Jéramec, qui dura de 1917 à 1921 ; par son rapport à l’argent – aux riches et aux pauvres – ; par son rapport aux femmes – sexuel, senti- mental, puissant ou impuissant –; par son rapport au corps et à l’esprit – tantôt l’un prenant le pouvoir sur l’autre, tantôt l’autre prenant le pouvoir sur l’un. Peu à peu, un portrait de lui se dessine : fragmenté, fou, fer- railleur, fataliste.
Hauteur de vue : « Il porte mieux sa pauvreté qu’eux leur richesse. Il dépense le peu qu’il a et sur ce point, ce n’est pas un bourgeois, c’est un aristocrate, un prince. »
Chevaleresque dans la vie, salaud dans ses écrits : « Il prit les mauvais rôles à l’écrit. Alors que dans sa vie, elle (Colette Jéramec) ne lui connaît aucune méchanceté réelle, (…) son cœur est un cœur vrai, il sait battre pour d’autres que lui. »
Un cérébral, trop cérébral, expliquant son besoin de violence, de « corps », comme Orengo l’écrit :
«Ses ratiocinations l’horripilent. Il intellectualise tout sans arrêt. (…) Cette façon de monologuer dès qu’une occasion minuscule surgit dans son quotidien, dilapidant des heures immobiles à rêvassouiller au lieu de courir le monde, et ainsi de multiplier les occasions d’expérimenter son corps. »
Alors l’adhésion au fascisme : «Mais l’excès, c’est le corps!
— Le corps?
— Regardez à Rome, à Moscou! Le corps revient. Il est bouffon, mais il revient ! »
La question juive, épineuse : « Il constatait combien, parmi toutes les amitiés possibles, il allait toujours vers des individus se révélant juifs.» (grands amis : Emma- nuel Berl, Pierre Heilbronn, Tristan Tzara)
Orengo fait de Drieu un Juif errant et solitaire.
Antisémite tout à trac, Drieu, incompréhensible ! Compétition avec Céline pour faire parler de lui? Atmosphère d’époque et, finalement, conformisme/ opportunisme ?
C’est un roman à débordement, comme on le dit d’une piscine. De la narration, des faits, des person- nages, des anecdotes, des petites histoires, parfois belles, parfois dégueulasses, des mariages, des enterre- ments, des amitiés qui se fissurent, des amours nais- santes ou mortes… puis des tirades, des pages entières au style pamphlétaire, pleines d’hallucinations, de ful- gurances de style et d’idées, de colère contre les hommes et les femmes, contre la société et ses vices et ses vertus, contre le manque de déviance, c’est-à-dire le lourd conformisme… Ici, tout le monde en prend pour son grade : les artistes et leurs prétentions petites-bour- geoises, les gauchistes et les droitards… C’est un roman, un grand roman, anarchiste. Tant et si bien que s’il est un livre sur Drieu, il est tout à fait un livre célinien. Le plus célinien de son auteur. Le plus célinien de cette rentrée.

Commençons par ce titre assez énigmatique, La Rédemption. De qui ? De quoi ? Par qui ? Par quoi ?

Le titre initial était Le passé n’est jamais mort, la célèbre affirmation de Faulkner. Ceci en raison de la présence du XXe siècle dans le nôtre, le fait que notre XXIe siècle n’est pour l’instant qu’une convalescence du précé- dent. Voyez-vous, la Seconde Guerre mondiale est pour moi le Talmud des conflits. Il faut la voir comme un texte sacré à étudier sans fin. Hiroshima, la Shoah, la décolonisation sont devenues nos racines maladives. Prétendre qu’on sait déjà tout et qu’on a déjà tout lu là- dessus, c’est comme nier l’existence du Mal. Mais Olivier Nora (l’éditeur de ce roman) détestait ce titre et j’ai choisi La Rédemption. Elle est commune aux trois religions du Livre. C’est une quête ascensionnelle et non un résultat. Le pardon est incertain et donc ce sont d’abord des actes et non des vœux pieux. Bref, autant de chapitres pour un roman. Le roman est la forme encyclopédique par excellence, une sorte d’absolu non seulement artistique mais existentiel. Il intègre tous les genres, tous les styles : la prose, la poésie, les dialogues, les méditations… La dramaturgie, chez moi, naît tou- jours de l’écriture, non d’un sujet. Il m’a semblé en l’écrivant que Pierre Drieu La Rochelle était la rédemp- tion de Colette Jéramec et Colette celle de Pierre.

Pourquoi avoir voulu dans votre roman lier le destin de Drieu à Colette Jéramec ?

Pour que le roman devienne possible, sachant que Drieu est saturé par l’imaginaire qu’il suscite, il fallait une clef. Jéramec est cette clef, et elle me semble ouvrir objectivement la vie de Drieu, et réciproquement. C’est le roman d’un couple, pas la biographie romancée d’un homme. Sachant que c’est son premier amour, qu’il se tue chez elle, qu’il s’inquiète de sa santé après leur divorce, qu’il la sauve d’Auschwitz en se compro- mettant plus que jamais pour y parvenir, je disposais là d’arguments pour des problèmes hautement roma- nesques. La libération de Colette est l’un des nœuds du livre, basée sur une sorte d’axiome simple et très humain : dans un environnement politique extrême, il faut copiner avec les salauds pour sauver ses proches. Sans elle, le collaborationnisme de Drieu aurait été très différent. Sans Jéramec, je n’aurais jamais écrit sur Drieu. Et puis, voilà encore une femme de l’ombre qui finance l’avant-garde surréaliste, mène une carrière scientifique à l’Institut Pasteur, sauve les œuvres de Drieu après sa mort. Sans elle, on aurait peut-être perdu son Dirk Raspe et sans doute ne l’aurait-il jamais écrit.

La suite de cet entretien dans le N°200 de Transfuge