Nous l’attendions avec impatience, le dernier roman du new-yorkais fitzgéraldien, Jay McInerney, qui est en couverture du Transfuge de ce mois. Et point de déception avec ce Rendez-vous sur l’autre rive (L’Olivier), où le lecteur retrouvera le couple mythique de sa quadrilogie, Russell et Corinne, qui clôt son cycle. Les deux personnages sont vieillissants, la soixantaine passée, mais ils tiennent tête et ce malgré la pandémie de Covid qui frappe fort la ville. Il y a de petites tromperies, des désillusions de part et d’autre, des désaccords, mais le couple après trente ans passés, demeure uni, s’est transformé, réalisé. La fatigue guette bien sûr, la nostalgie, la mélancolie traversent le roman cependant qu’elles sont parfaitement contrebalancées par leurs enfants, Storey qui ouvre un restaurant et qui cherche l’amour, et Jeremy militant gauchiste versant dans la spiritualité. Ils sont la vitalité si bien que le roman gagne en harmonie : pulsion de vie d’un côté, pulsion de mort de l’autre. La grande beauté du roman tient à l’humanisme de l’écrivain, qui quel que soit le bord politique de ses personnages, quels que soient leurs agissements, leurs torts, leurs immoralités, éprouve de la tendresse pour eux. Et leur pardonne, toujours.

La tatare Gouzel Yakhina signe elle un roman époustouflant, Eisen, chez Noir sur Blanc. Un roman tel un page turner qui nous conte la vie du réalisateur Sergueï Eisenstein. Sa vie personnelle, ou comment il dut dissimuler son homosexualité ; la construction minutieuse de ses films, 1905, Le Cuirassé Potemkine… et son rapport ambivalent à la Révolution, à Lénine, à Staline. Le roman dépeint par ailleurs de manière magistrale toute cette époque post-tsariste, où les avant-gardes russes émergent.

Sylvain Prudhomme avec son De l’autre côté du lac (Éditions de Minuit) nous emmène lui à travers une fiction pure, sous influence de Claude Simon, ou de Robbe-Grillet dans son art des descriptions, en pleine montagne. Le lecteur suivra Paola, jeune photographe passionnée, obsédée par un lac d’altitude et ses alentours, la Viranche, une réserve théoriquement interdite aux hommes. Paola finira par disparaître : est-elle morte ? S’est-elle décidée à tout quitter pour se fondre dans cette nature belle et féroce, qui la fascine tant ? On aura rarement aussi bien écrit sur la montagne, et en douce, le roman se révèle être un hymne écologique, rappelant que la littérature peut être intelligemment politique, sans forcer, sans messages, sans slogans ; juste une trame romanesque, des personnages.

Autre lieu, autre époque : David Djaïz, La méthode. Un premier roman, chez Stock. D’une écriture fluide, Djaïz nous emmène sur les rives peu explorées de Constantinople, où en 1910 un caninicide eut lieu, de plus de cent mille chiens errants…une répétition du génocide arménien ? Nous suivons le médecin français Paul Remlinger, qui dirige l’institut antirabique de la ville, qui à l’aide de son confrère allemand, propose au gouvernement ottoman un système d’extermination des chiens plus propre que celui alors envisagé, au vu et au su des habitants. Ce nouveau système s’appuierait sur un nouveau gaz élaboré par l’Institut allemand, l’acide prussique, composante du futur Zyklon B… Le système par « chambre à gaz » ne sera pas retenu, mais l’idée est dans l’air…

Aussi faut-il évoquer le grand roman de Jean-Noël Orengo, La rédemption, chez Grasset. Ou la vie de Pierre Drieu La Rochelle et de sa première femme Colette Jéramec, avec qui il fut de 1917 à 1921. Il les suit pas à pas, tente de les cerner au plus près. Jamais on n’aura lu un Drieu comme celui-ci ; l’auteur le réinvente, le sublime, entre en lui tant et si bien qu’un nouveau Drieu nous apparaît : fou à l’écrit, antisémite bien sûr, mais tendre dans la vie, aimant, généreux… Fou à cause de l’argent, son obsession d’en avoir et d’en dépenser ; fou à cause d’un corps qui s’épuise mais qui revit par la politique, par l’engagement, dès février 1934. Le livre est célinien en diable ; ne vous attendez pas à une biographie proprette comme il y en a tant. Le roman est à la dérive comme la vie d’alors, pendant la guerre. La prose torrentielle d’Orengo nous emporte dans les méandres de l’époque, de l’esprit de Drieu, sans fard, sans masques. Des pages sublimes qui sont des chefs-d’œuvre de style et de pensées. Un roman horsnorme, un roman coup de poing, qui vous fera oublier les romans d’eau tiède, non écrits et sans envergure hélas encore trop nombreux en cette rentrée littéraire.

Terminons en musique, avec l’incroyable roman de Gérard de Cortanze, Don Juan, (Albin Michel), qui reconstitue d’une culture érudite quoique légère, ce moment génial où Mozart, Da Ponte et Casanova se croisent à Prague, pour élaborer l’opéra Don Giovanni. L’occasion pour le romancier de retracer une partie de l’existence de ces trois êtres à part, de ces trois francs-maçons, de ces trois esprits libres, qui chacun à leur manière, connaîtra une fin tragique après avoir éclairé l’Europe de leur génie.