Dominique Simonnot est Contrôleure Générale des Lieux de Privation de Liberté (CGLPL), nommée le 14 octobre 2020 par décret de l’Elysée à la tête de cette autorité administrative indépendante pour un mandat unique de 6 ans. Sa passion pour la justice a été nourrie par L’Affaire Maurizius de l’écrivain allemand Jakob Wassermann (1873 – 1934).

Pourquoi ce choix de L’Affaire Maurizius, roman à grand succès de 1928, un peu oublié ?

Issue d’une famille d’avocats, j’ai toujours été passionnée par la justice, les procès, la prison, ce que l’enfermement fait aux hommes. Etudiante, journaliste à Libération puis au Canard Enchaîné, j’ai beaucoup suivi les comparutions immédiates. L’affaire Maurizius décrit en Allemagne une erreur judiciaire, celle d’un homme, condamné à la prison à vie pour le meurtre de sa femme, par un procureur qui veut empêcher à son fils rebelle de reprendre le dossier après 18 ans de cachot. Ce dernier passe outre et réussit à faire réviser le procès. Il obtient la sortie de prison de ce notable bourgeois, élégant, frivole, bon vivant, qui dépérissait, détruit par la prison malgré l’humanité d’un surveillant.

Ce roman offre-t-il une vision réaliste de ce que produit la justice aujourd’hui ?

L’institution judiciaire a toujours détesté reconnaitre ses erreurs. Maurizius innocenté est libre mais brisé, il est dans un tel état psychique et physique qu’il mettra fin à ses jours. 

Les suicides augmentent dans les prisons françaises car personne ne veut voir ce qu’il s’y passe vraiment. J’insiste : beaucoup de politiques, de magistrats et d’avocats « savent » mais celui qui n’a pas vu la prison de ses propres yeux ne peut qu’imaginer l’enfer qu’elle représente. Il ne sait rien du pire. Une promiscuité invivable, cafards et rats se coursant le long des canalisations dans les coursives. Dans les cellules, les matelas au sol débordent de punaises de lit. « Méfiez-vous, j’en rapporte peut-être de ma dernière visite !», ai-je clamé devant les magistrats et les politiques réunis pour le colloque sur Badinter à la Sorbonne.

Il y a actuellement près de 90.000 détenus pour 7500 matelas au sol. En nette augmentation depuis mon arrivée à la CGLPL en 2020. Le froid glacial en hiver, vécu par nos équipes dans certaines maisons d’arrêt, qui s’y rendent toujours à l’improviste (parfois pour 15 jours, comme à Fresnes). Les plus graves manquements font l’objet d’un signalement « Article 40 » devant le Tribunal administratif. A la Valentine à Marseille, les « vacances » du quartier des mineurs, ce sont surtout celles des encadrants. Résultat : 23 heures sur 24 d’enfermement, un par cellule. Quand s’ouvrent les portes pour la seule heure de promenade, c’est une nuée d’oiseaux qui s’envolent, dansant, courant, qui s’expriment enfin. Et je m’abstiens de vous dire le pire. A de rares exceptions de maltraitance près, les surveillants font un travail formidable de présence et d’écoute. Mais il en manque 5000 et il y a 30.000 détenus en trop. Un détenu me disait : « Nous coûtons à l’Etat 130 euros par jour, soit 3900 euros par mois. C’est cher payé pour entasser 3 ou 4 détenus dans une cellule de 9 M2 autour d’un trou pour sanitaire, pour fabriquer de la récidive ».

Le bourgeois Maurizius n’est pas sympathique, mais la société ne sort jamais gagnante à maltraiter ses détenus. Sauf cas exceptionnels, tout détenu sort un jour de prison. Les élus ne veulent pas assumer ces mesures de dignité qu’ils craignent impopulaires. « C’est pas le Club Med !», professent-ils. J’ai rencontré des ministres qui me juraient qu’ils allaient agir, les yeux dans les yeux, puis plus rien. 12% des détenus entrent illettrés en prison et autant en ressortent. Le manque de soignants – de psychiatres notamment – est un autre élément de ces bombes à retardement. Et plus rien ne protège l’étage des « vulnérables », esclaves muets des sales besognes des caïds.

J’ai une profonde admiration pour les surveillants. Mais la matrice administrative produit des normes kafkaïennes, demandant des adresses Mail qu’ils n’ont pas, aux détenus qui veulent passer le code de leur permis de conduire… Notre podcast « Les Enfermé.es » – qui a remporté cette année le 1er prix Gold Tower du New-York Festivals Radio Awards dans la catégorie « Human Rights » – témoignent de ces vies cabossées, et des réussites, aussi. La Cour des comptes soutient nos recommandations et nos préconisations, mais peu sont suivies d’effet, malgré les protestations des surveillants contre la surpopulation carcérale et pour de meilleures conditions de travail et d’accueil.

La prison peut-elle s’extraire des influences de l’époque qui la produit ?

Dans L’Affaire Maurizius, l’auteur de Gaspard Hauser montre la perception trouble des identités multiples, marquée par les crises européennes qui secouent l’Allemagne du début du siècle dernier, la perception de la judéité de ses personnages dans les jugements émis, au moment de la montée du nazisme – qui brûlera les livres de Wassermann à sa mort en 1934. En France, les arbitrages politiques et les discours sans lendemain trahissent le souhait émis par Robert Badinter de voir se développer une prison républicaine, qui applique les principes fondamentaux de respect de la dignité humaine. C’est un lieu de privation de liberté qui ne devrait jamais être synonyme de temps mort et de violence traumatique mais de réparation, dans la perspective de l’après, de la préparation au « dehors ». Le manque d’encadrants est tel que beaucoup de détenus ne peuvent même pas se conformer à leurs obligations de formation, réclamant en vain des accompagnateurs pour se rendre aux ateliers d’apprentissage, à la bibliothèque, à l’infirmerie. Badinter rappelait avec vigueur qu’un droit voté non appliqué restait un combat à mener jusqu’à son application complète.

L’Affaire Maurizius, de Jakob Wassermann, postface de Henry Miller, édition originale de 1928, réédité par Archipoche en 2023, 11,50 euros, 624 pages