Prix Transfuge du texte de théâtre, L’Art de la chute de Sara Stridsberg nous place entre deux personnages pathétiques et grandioses de l’Amérique contemporaine, Edith Beale fille et Edith Beale mère, cousine et tante de Jackie Kennedy, et figures de la déchéance dans les années 70. Alors que Pierre Maillet adapte et met en scène la pièce, rencontre avec l’autrice suédoise de passage à Paris.

L’image est restée dans l’iconographie de l’Amérique des années 70 : Edith Beale, femme en turban noir, mini-jupe et visage fatigué, arpente un jardin d’East-Hampton en talons-hauts, pour faire visiter à la caméra son royaume vétuste. Au balcon, sa mère, Edith Beale Bouvier, vieille femme en serviette éponge qui dévoile ses seins à qui veut, la harangue. Bientôt la fille, cinquantenaire, chantera, faux, autour de leur lit un air de cabaret. Autour d’elles, une dizaine de chats sauvages, et autre raton-laveur. Les deux femmes se défendent contre la mairie qui leur impose de nettoyer leur maison. Pathétique ou grotesque, chacun choisira l’épithète de ce tableau de la déchéance. Par ce documentaire devenu culte, Grey Gardens, l’on découvrait la vie en ruines de ces mère et fille, issues de la grande famille Bouvier, cousines de Jackie Kennedy. Sara Stridsberg, que l’on connait et suit depuis vingt ans et son roman, La Faculté des rêves qui, déjà, dressait un portrait noir de l’Amérique des sixties, s’est emparée de leur destin pour écrire L’Art de la chute, pièce tragicomique qui met en scène mère et fille, dans la chambre de leur villa délabrée, partageant leur lit dans une relation sordide, mais aussi, et c’est là la force de cette pièce, avec un sens poétique constant. Ainsi le personnage d’Eddith Beale qui a quitté sa vie de mannequin à New York pour s’occuper de sa mère, dit-elle, se réinvente en personnage à la Garbo ou Dietrich, figures déchues d’une ère glorieuse. Par l’ironie, la grâce et l’humour, Stridsberg réussit à donner vie à ces femmes retranchées en un monde parallèle, inventé de toutes pièces, refuge face à une réalité brutale. « Vous ne voudriez pas de ma vie », leur lance, mélancolique, Jackie Kennedy lorsqu’elle leur rend visite. La première de cette pièce a eu lieu à Stockholm il y a onze ans. Sara Stridsberg a depuis écrit quatre pièces, dont Anatomie d’une chute de neige montée par Christophe Rauck il y a deux ans, quia marqué les esprits. Ici, l’on retrouve l’essence de l’univers de l’écrivaine suédoise : la féminité, la folie, la question de l’échec, le narcissisme aussi, et ses vertiges. Les pièces de Stridsberg sont bien souvent des boîtes à miroirs dans lesquelles les femmes se cherchent et se perdent.
Cette idée, on la retrouve dans l’adaptation qu’en offre aujourd’hui Pierre Maillet et ses comédiens, Edith Beale au Reno Sweeney. Dans un décor de cabaret country,ils nous plongent dans une Amérique fantasmée et clichée, pour peu à peu nous en dévoiler l’envers, par l’irruption des Edith mère et fille. Avec ce qui caractérise le théâtre de Pierre Maillet, un art savant du burlesque, du transformisme et du délire collectif. Et avant toute chose, un sens du rythme. Pierre Maillet lui-même incarne la mère, en vieux peignoir et perruque blanche, et Frédérique Loliée incarne la fille, avec une présence scénique inépuisable, changeant de costume près d’une dizaine de fois, zigzaguant à travers le public, oscillant sur le fil de l’innocence et de la folie. Personnage inclassable, Edith Beale vit pour et par le spectacle, mais fluctue au gré de ses « nerfs » et des différents personnages qu’elle incarne. Autour d’elle, une galerie de figures comiques, dont Jackie Kennedy, jouée par un Luca Fiorello acrobatique et enfantin qui nous offre l’une des meilleures scènes du spectacle. L’on retiendra aussi son frère Bouvier, figure amorphe de la haute aristocratie américaine, formidable Thomas Jubert ou Thomas Nicole, en prêtre sorti de nul-part, participant à cette valse folle. Car nous avançons au plus loin dans « l’art de la chute », un tableau de losers qui ne cesse d’engendrer de la folie au plateau. Pierre Maillet et ses acteurs, dans leur cabaret de métamorphoses, touchent juste sur ce qu’est l’Amérique d’aujourd’hui : le lieu du grotesque, tel qu’on y assiste chaque jour, via Donald Trump et ses sbires.
A la fin de la pièce, une question demeure : les deux Edith, mère et fille, sont-elles hippies, folles, désespérées ? La pièce refuse de choisir. Sara Stridsberg nous raconte un soir d’hiver, autour d’un verre de vin blanc, la manière dont ces deux femmes se sont invitées dans son esprit.

Comment expliquez-vous le sens de ce titre, L’art de la chute ?
L’histoire se centre sur cette idée de chute. La fille et la mère chutent, et leur vie est une chute. Et pourtant, elles cherchent un art de vivre, en dansant, en chantant, en se réfugiant dans leurs rêves, leurs espoirs, leurs illusions. Il y a cette idée de trouver un art, une grâce, au sein même de la chute. C’est une affaire de dignité. Ces femmes, dans leurs manières de se réinventer, de changer de costumes en permanence, recherchent cette dignité. Ces femmes, même si elles demeurent membres d’une certaine haute société et qu’elles possèdent une maison, n’ont plus grand-chose, et pourtant elles cherchent à être plus que ce qu’elles sont. Elles quittent la vie ordinaire pour basculer de l’autre côté, et il y a une grandeur, aussi, dans cette bascule. Une tragédie et une grandeur. C’est une affaire poétique aussi : qui se change cinquante-six fois par jour ? Ces deux femmes sont comme des enfants qui se nourrissent de leur propre imaginaire. Quand on est enfant, on n’a pas besoin d’être riche, on n’a pas besoin d’avoir un métier, ni d’être marié, on demeure dans cette pièce éternelle qu’est notre vie.
C’est bien cela qui fait dire à Jackie Kennedy, lorsqu’elle rend visite à sa cousine, « tu n’aimerais pas ma vie », non ?
Oui, absolument. Jackie a tout, la richesse, les hommes, le pouvoir, le luxe. Mais elle est enfermée dans une unique représentation d’elle-même. Edith Bouvier, elle, n’a plus rien, elle a été autrefois mannequin, promise elle aussi à un Kennedy, vivait au régime, mais a aujourd’hui acquis une liberté qui lui permet d’abandonner toute forme de loi. Quand je me suis replongée dans cette pièce, j’ai reconnu toutes mes obsessions. J’ai eu peur de chuter toute ma vie. De devenir folle. Et il y a ce désir qui persiste en moi, en chacun de nous, d’abandonner tout, de redevenir cette créature sauvage, que pour ma part je peux être dans l’écriture.
Diriez-vous qu’il y a une connexion entre Edith Beale, et vos personnages féminins célèbres et liées à l’Amérique, comme Valeria Solanas dans La Faculté des rêves qui vous a fait mondialement connaître ?
Oui, je le pense. Même si j’ai écrit ce roman il y a vingt ans, je vois ce qui lie ces personnages : des femmes qui partent de chez elles, très jeunes, pour tenter de construire leur vie. Mais Edith Beale part à New York, puis revient. En vérité, cette pièce est née de La Faculté des rêves : puisqu’il y a une quinzaine d’années, une artiste contemporaine, après avoir lu mon roman dans lequel je réfléchissais déjà beaucoup à la relation mère/ fille, est venue chez moi me faire voir un film, Grey Gardens, le documentaire culte sur Edith Beale et sa mère, dont je ne savais rien. Ce qui m’intéressait déjà, c’était cet entrelacement de la mère et de la fille, dans une relation entre amour et haine. Je racontais dans le roman un personnage qui quitte la maison, pour tourner le dos à sa mère. Mais ici, avec Edith Beale, je me pose la question inverse, qu’est-ce que ça signifie de rester dans ce type de relation ? C’est une question que je me suis posée à moi-même, puisque j’étais moi aussi confrontée à ce type de relation ; j’ai passé une partie de mon enfance et de ma jeunesse à vouloir sauver mon père, et à un moment, je ne pouvais pas quitter la maison pour cette raison. Je ne suis cependant jamais restée, j’ai fondé ma propre famille, j’ai des enfants, mais j’ai toujours vécu avec cet instinct en moi qui m’appelait à retourner chez lui, et à tenter de le sauver. Donc, oui, j’aurais pu être Edith Beale.
Retrouvez la suite de cet entretien dans le N°198 de Transfuge
Edith Beale au Reno Sweeney, d’après Sara Stridsberg, adaptée et mise en scène par Pierre Maillet, Théâtre du Rond-Point, du 19 au 31 mai.
L’Art de la chute, Sara Stridsberg, traduction Marianne Ségol, éditions de l’Arche, 15€







