Avec Entre parenthèses, Pauline Bureau adapte librement La Petite Fille sur la banquise d’Adélaïde Bon à La Colline. À cette occasion, la metteure en scène revient sur quelques repères qui ont façonné son imaginaire.
La forêt
J’ai grandi dans une maison où, au fond du jardin, commençait la forêt. . . Enfants avec ma sœur, nous avions une limite à ne pas dépasser. C’était une maison abandonnée. Au-delà, nous arrivions au cœur de la forêt, dans ses profondeurs. J’étais fascinée que la végétation ait repris ses droits. La forêt avait poussé dans la maison au point qu’on ne la voyait presque plus depuis l’extérieur. Il fallait entrer dans les arbres pour la découvrir.
Pour une enfant, c’était un territoire très puissant. Un endroit à la fois dangereux et merveilleux, presque comme dans les contes. Il y avait un appel très fort, mais aussi un interdit très clair. Cette sensation ne m’a jamais quittée.
Aujourd’hui encore, la forêt revient souvent dans mes spectacles et dans mon écriture. Elle représente un espace du vivant, quelque chose de très protecteur. Mais c’est aussi un lieu d’inquiétude. On peut s’y perdre, y faire des découvertes, s’y confronter à ses peurs. Cette ambivalence nourrit beaucoup mon imaginaire.
Le sang
Une des premières choses qui me sont venues à l’esprit lorsque j’ai commencé à réfléchir à ce qui m’a construit, c’est le rapport au sang. Il arrive très tôt dans la vie des femmes, avec les règles, et il reste présent longtemps. Il y a les cycles, les fausses couches, les accouchements. Tout cela installe un rapport très concret entre la vie et la mort.
Je me rends compte que ces images traversent souvent mon travail. Dans mon premier spectacle, Modèles, les actrices soulevaient leurs jupes et l’on voyait des culottes tachées de sang. Cette image a beaucoup choqué. Pourtant, une part non négligeable des femmes dans la salle vivait forcément ça à ce moment-là.
Depuis, le sang revient régulièrement dans mes spectacles. Il apparaît dans des images de fausse couche, d’avortement clandestin ou d’accouchement. Je ne les cherche pas. Elles s’imposent presque naturellement. Elles racontent les cycles, la vie qui arrive et celle qui s’en va.
Krzysztof Kieślowski
Quand j’étais adolescente, le cinéma de Krzysztof Kieślowski a compté énormément pour moi. La Double Vie de Véronique ou Rouge m’ont profondément marquée. J’aimais la délicatesse avec laquelle ces films racontaient les existences, presque comme si les destins tenaient à un fil.
Les femmes y occupaient aussi une place centrale. Les personnages étaient complexes, traversés de contradictions. Pour une adolescente, c’était très important de voir ces figures-là.
Avec le temps, je comprends mieux ce que ces films ont nourri en moi. Une attention aux liens invisibles entre les êtres, à la fragilité des trajectoires. Et aussi une place très forte donnée à la musique. Dans Entre parenthèses, le personnage principal est harpiste. C’est un instrument que j’ai découvert grâce à ces films et que j’ai même appris à jouer pendant quelques années.
La Leçon de piano
Le film que j’ai peut-être le plus vu dans ma vie est La Leçon de piano de Jane Campion. Je l’ai regardé des dizaines de fois et j’ai toujours l’impression de ne pas en avoir fait le tour.
Il y a la forêt, la nature sauvage, le désir, la musique et bien sûr aussi le sang. Et cette femme qui ne peut pas parler. Sa fille devient sa voix. Cette impossibilité de dire me touche beaucoup. J’ai souvent des personnages qui n’arrivent pas à parler. Dans Entre parenthèses, une enfant sidérée ne peut plus parler et s’exprime à travers une peluche.
La musique joue aussi un rôle essentiel dans ce film. Le piano devient la voix du personnage. Cette idée qu’un personnage peut continuer d’exister par la musique m’accompagne beaucoup dans mon travail.
Tatiana Trouvé
» Pour Entre parenthèses, nous avons beaucoup regardé le travail de Tatiana Trouvé, notamment son Grand Atlas de la désorientation. Elle crée des installations où différents espaces dialoguent entre eux, presque comme une cartographie mentale.
Ce qui me touche particulièrement dans son travail, c’est la question de la trace. Les traces que nos vies laissent derrière elles. Les objets, les lieux, les empreintes invisibles. Dans certaines œuvres, il ne reste que les objets d’une personne. On ressent à la fois sa présence et son absence.
Dans le spectacle, il y a une enquête qui remonte à des faits anciens. On cherche ce qui subsiste après quinze ou vingt ans. Quelles traces restent dans les lieux, dans les corps, dans la mémoire des autres. Son travail nous a beaucoup aidés à imaginer la scénographie comme un espace qui révèle ces traces.
Marguerite Duras
Ce qui m’accompagne beaucoup aujourd’hui, ce sont surtout ses paroles sur l’écriture. La manière dont elle en parle dans ses livres ou dans ses entretiens est très inspirante. Quand on l’écoute, on a l’impression qu’elle parle comme elle écrit. Elle dit des choses très fortes sur la solitude de l’écriture, sur le temps long, sur ces moments où rien ne vient. Quand je traverse des périodes où je n’y arrive plus, relire Duras ou réécouter ses entretiens me redonne de l’élan.
Et puis il y a aussi sa manière de partir d’histoires très simples, parfois presque de faits divers, et de les élever ailleurs. Avec son écriture, les personnages accèdent à une dimension presque mythique. Des vies ordinaires deviennent soudain des figures qui parlent du passé, du présent et de l’avenir. Cette capacité à transformer une histoire réelle en quelque chose de beaucoup plus vaste m’impressionne énormément et nourrit ma façon de penser les récits.
La nouvelle génération d’écrivaines
Aujourd’hui, je suis très attentive à toute une génération d’autrices comme Camille Kouchner, Vanessa Springora ou Véronique Linhart. Toutes à leur manière racontent comment la parole a longtemps été empêchée.
Ce qui me frappe dans ces récits, c’est qu’ils inversent le point de vue. Ils racontent l’histoire depuis l’intérieur de cette génération d’enfants qui sont nés de celles et ceux qui avait fait mai 68. On découvre une autre facette de la libération sexuelle et ce que ça a pu être de grandir dans ce monde là, ce que ça a couté. Ces livres ouvrent un espace où l’on peut enfin nommer ce qui s’est réellement passé.
Ils rendent visibles des expériences longtemps restées dans l’ombre et permettent de déplier des situations que l’on résumait autrefois en quelques phrases. On peut raconter ce qui s’est produit, mais aussi comprendre l’impact que cela a eu sur toute une vie. À mesure que ces textes apparaissent, ils nous donnent de nouveaux mots, de nouveaux récits. Ils permettent de regarder autrement notre histoire familiale et collective et d’ouvrir des territoires de pensée qui n’existaient pas auparavant.
Entre parenthèses, d’après Adélaïde Bon, adaptation et mise en scène Pauline Bureau, Théâtre deLa Colline, du 27 mars au 19 avril.





