Laurence Equilbey et son orchestre Insula Orchestra poursuivent leur grand œuvre d’interprétation des symphonies du maître : ils donnaient la 7ème Symphonie hier soir à la Seine Musicale, avec leur jeune orchestre Insula Camerata, et un invité de marque, le pianiste Sunwook Kim. A réentendre ce soir.
Un pas léger qui annonce la danse des mains sur le clavier, un costume noir et un visage de jeune homme, Sunwook Kim a la grâce aérienne de son jeu. Rare en France, le pianiste coréen, qui est aussi chef d’orchestre, offrait à la Seine Musicale hier soir une étendue vibrante de son talent de pianiste, accompagnant Laurence Equilbey et ses deux orchestres, Insula Orchestra et l’académie Insula Camerata, dans le Concerto n°1 de Beethoven. Ce n’est pas la première fois qu’ils jouaient ensemble, s’étant retrouvé notamment en 2021, autour du Concerto n°3 du même compositeur. Il y avait donc une parfaite cohérence dans leur rencontre, et cela s’est sentie de bout en bout. Que dire de cet instant suspendu ? Dans les lumières parfaites de l’auditorium, et au gré de son acoustique rare, le pianiste coréen et l’orchestre ont su faire entendre la puissance et la complexité du Beethoven de 1800, jeune homme de trente ans, écrivant ce concerto en pleine possession de ses moyens, et le créant lui-même, dit-on, au Burgtheater de Vienne. Ses trois mouvements sont trois visages du maître, trois élans qui réinventent les mêmes thèmes. L’on devine vite l’héritage mozartien, mais aussi la recherche d’un esprit plus sombre et méditatif, une mélancolie que déjà l’on entend, et qui s’accentuera avec l’âge et la surdité. La virtuosité fait frémir le jeu de Sunwook Kim qui se révèle très à l’aise, à la fois dans la douceur de la première partie, mais aussi dans la cadence intense, la vitalité et la fluidité qui se déploient dans le troisième mouvement, notamment par un dialogue profond avec l’orchestre, à la fois présent dans sa puissance, et dans ses singularités, ici la percussion, là la flûte. Les instruments anciens permettent cette sophistication variée du son. Et notamment ce piano Pleyel de 1901 sur lequel Sunwook Kim a joué ce Concerto n°1, pour lequel il fut longuement applaudi.
Apothéose de la danse
En deuxième partie du concert, la Septième entrait en piste. Pour la présenter, je n’oserais écrire qu’elle n’est ni l’Héroïque, ni la Pastorale, ni l’hymne à la joie, non, elle est cette autre symphonie, l’une des meilleures de ses œuvres, selon Wagner, qui y voyait « une apothéose de la danse ». Beethoven la compose à quarante-et-un ans, il ne fait plus de doute qu’il est en train de perdre l’audition, nous sommes en pleine guerre napoléonienne, le compositeur la dirige d’ailleurs pour la première fois, dans un concert de solidarité pour les blessés de la bataille de Hanau. Qu’espère-t-il insuffler à son audience ? La densité, la joie, la méditation ? Deux siècles plus tard, autour de moi dans la salle, de jeunes gens reconnaissent être venus pour elle, pour « cette folle énergie » qu’ils espèrent y puiser. L’introduction est un triomphe sans cesse retenu, une joie qui cherche à éclater. Le deuxième mouvement, qui compte parmi les plus belles pages de musique jamais écrites, s’ouvre en marche funèbre et se termine par la promesse d’une épiphanie. Les orchestres le jouent dans ce rythme si précis qui fait sa légende. Et puis la folie du final, que dire sinon que cet Allegro con brio fut porté par la fureur de tous, le Violon solo Pablo Gutierrez Ruiz ne tenant plus sur sa chaise, emporté par la passion, et derrière lui les violons, les altos, les violoncelles, les hautbois qui furent particulièrement applaudis, les cors, les timbales, d’une justesse passionné elles aussi, grâce à Koen Platinck, et puis les jeunes académiciens d’Insula Camerata qui accompagnèrent cette performance inouïe. Et, pour évoquer l’apothéose de la danse, il suffisait de contempler le corps habité, dansant, démultipliée de Laurence Equilbey, dirigeant ses orchestres. Face au triomphe qui lui a été fait, la cheffe d’orchestre, essoufflée et ébranlée, salua dans un sourire somptueux. Et rappela que cette Septième s’inscrivait dans un travail de recréation et d’enregistrements de l’ensemble des symphonies de Beethoven, chez Harmonia Mundi, sous le titre « Beethoven extended ». Ce que retint le public, suspendu aux derniers souffles des deux orchestres, ce fut cette traversée dans le génie extatique d’un homme, et la fureur de musiciens hors du commun.
Beethoven, La Septième, Sunwook Kim, piano, Insula Orchestra, Insula Camerata, Laurence Equilbey, La Seine Musicale, 19 février








