Accompagné des acteurs de la Comédie Française, Guillaume Gallienne et Christophe Montenez en tête, Ivo Van Hove signe un Hamlet aux intuitions fulgurantes, mais à la cohérence difficile, et parfois brutale.

Pour monter Hamlet, il faut partir d’un choix : ce jeune homme feint-il la folie tout au long de la pièce pour dévoiler le monde qui l’entoure et la vérité sur la mort de son père, tel qu’il le proclame, ou est-il réellement en train de devenir fou ? S’avère-t-il le fameux faux fou enfermé parmi les fous, ou le vrai fou enfermé parmi ses semblables ?  La mise en scène d’Ivo Van Hove place cette question au centre de la pièce. Et ce de manière spectaculaire, puisque d’emblée nous plongeons, grâce à la vidéo, dans le cerveau du prince du Danemark. Pour y dénicher quoi ? Rien que je puisse vous nommer, mais cette entrée en matière, que l’on retrouvera à la fin de la pièce, permet au metteur en scène qui sinon, assume une scénographie sobre, fondée sur quelques jeux de rideaux et lumières, de donner la radicalité de son approche d’Hamlet. Pour Ivo Van Hove, Hamlet est fou. Il a des hallucinations, il parle tout seul, il est traversé constamment de tentations suicidaires, comme le chante Stromae repris sur scène par Ophélie, incarnée par la viscérale Elissa Alloula. Voici donc un jeune homme fou qui joue comme tel : Christophe Montenez nous offre un prince aux cheveux longs et blonds aux allures et à la grâce d’icône hollywoodienne, mais happé par ses voix, ses visions, et dans un jeu constamment à la limite de la raison.  Il souffle, il gémit, il hurle.  Il est l’homme qui souffre. La sonorisation grinçante et tonitruante l’accompagne. C’est un choix qui affirme le tragique, mais qui peut donner le sentiment d’un manque d’évolution et de nuances de la pièce, et du personnage. Car si Hamlet a définitivement perdu la raison, la mort ne devient qu’un passage nécessaire et souhaité, une danse rapide, attendue depuis le début de la pièce. Tout comme le jeu de Christophe Montenez offrant de bout en bout, cette présence maniaque, frappante au départ, mais répétitive. Si ce n’est dans une scène extraordinaire, qui est d’une intuition folle chez Van Hove et magnifiquement interprétée, celle du « mousetrap », de la pièce de théâtre dans le théâtre, censée révéler la culpabilité de Claudius : Hamlet et ses acteurs y réalisent une extraordinaire chorégraphie grotesque autour de Claudius, Gertrude, Polonius et Ophélie, signée Rachid Ouramdane, sur une musique de Queen chantée en playback par Hamlet/ Montenez. Scène drôle et terrifiante qui révèle l’ampleur théâtrale d’une folie qui s’installe au château d’Elseneur. Pour le reste, la scénographie à l’os, les scènes d’affrontement, si elles sont souvent justes, par la maestria des acteurs, notamment le double rôle frappant qu’assume Guillaume Gallienne en Claudius et Hamlet père, à contrario de son répertoire habituelle, n’apportent rien de très singulier à l’interprétation d’Hamlet. Même le redécoupage de la pièce, que Van Hove a voulu ressérée sur le huis-clos d’Elseneur, notamment en coupant la scène des fossoyeurs, ou la présence de Rosencrantz et Guildenstern, participe à faire de la pièce un drame psychologique. Si ce n’est la présence de Fortinbras, à qui il octroie une importance, comme d’ailleurs l’avait fait Serrebrennikov à l’automne, dans son propre Hamlet, à croire a que dans nos temps d’incertitude politique, la tentation est grande de mettre en scène un changement de régime politique. Mais là aussi, Fortinbras apparaît comme le prince « sain » face au fou Hamlet. Ivo Van Hove a fait un choix, oui, qu’il présente dès le début de la pièce. Mais on pourrait se demander s’il fallait vraiment choisir. S’il fallait vraiment trancher le mystère de ce qui se niche dans le cerveau d’Hamlet. Si la vraie idée de Shakespeare dans cette pièce par moments si mystérieuse, n’était pas de laisser la question psychologique en suspens. Et d’observer ce jeune homme raisonner en vain face au meurtre de son père, la trahison de sa mère, et l’effondrement d’un monde qu’il crut immuable. La folie peut être un autre nom du désespoir. 

Hamlet, de William Shakespeare, mise en scène Ivo Van Hove, Théâtre de l’Odéon, jusqu’au 14 mars. Plus d’infos sur https://www.theatre-odeon.eu/fr/espace-presse