Retour d’une œuvre fétiche de Massenet dirigée avec personnalité par Raphaël Pichon et jouissant d’une distribution superbe.

Il est doux de rentrer au bercail. Après avoir été l’une des pièces fétiches de la salle Favart, durant tout le XXe siècle, voilà trente-deux ans que Werther n’avait pas été monté à l’Opéra-comique. Garnier puis Bastille ont accaparé le chef-d’œuvre de Massenet, considérant qu’il méritait des théâtres plus vastes. Werther est, comme le Barbier de Séville ou les opéras de Mozart, de ces œuvres si populaires qu’elles remplissent aussitôt les salles, même si ces dernières sont parfois des vêtements trop grands à porter. On se souviendra ainsi du superbe Werther de Benoit Jacquot, à la Bastille, porté par le trio Kaufmann-Koch-Tézier et la baguette englobante, amoureuse, hypnotique et presque wagnérienne de Michel Plasson.

Rien de tout cela à Favart : pour le retour du fils prodigue, l’Opéra-Comique nous propose un Werther dépoussiéré de ses oripeaux postromantiques ; un Werther qui regarde moins vers Massenet que vers Goethe. Après tout, Les souffrances ont paru en 1774, dix ans après la mort de Rameau, à l’heure où Gluck triomphe et Mozart souffle dix-huit bougies. C’est donc vers le Sturm une drang que s’est tourné le très baroqueux Raphael Pichon pour prendre, à bras-le-corps, la partition du roué Massenet. Aiguisé par l’emploi des instruments anciens de l’ensemble Pygmalion, voilà un Werther acide, abrasif, dont l’auditeur peut radiographier les subtilités orchestrales. Visiblement soucieux de nous faire entendre « son » Werther, Pichon accentue les contrastes, passant avec virtuosité d’instants chuchotés à des éclats tonitruants (aidé en cela par la sécheresse de Favart). Si cette conception n’évite pas le maniérisme, elle est souvent saisissante, notamment lorsque le chef et les chanteurs semblent en tête à tête, pour un dialogue quasi amoureux. Ajoutons toutefois que Pichon est parfois si enflammé qu’il couvre les voix…

Le plateau réuni par Louis Langrée sur la scène de Favart est de haute tenue, maniant un français parfait. Bon bailli de Christian Immler ; Albert solide (quoique un peu raide) de John Chest ; délicieuse Sophie de Julie Roset, à la voix claire et fraiche comme une grappe de raisins verts. Le timbre profond et suave de la mezzo française Adèle Charvet est idoine pour Charlotte, qui triomphe dans le toujours bouleversant « air des lettres ». Et puis il y a l’irrésistible Pene Pati. Avec sa carrure de demi de mêlée polynésien il n’a rien de la jeune âme romantique ; de même, son timbre -magnifique !- est sans doute trop solaire pour les tourments ombrageux du héros de Goethe et Massenet. Mais on se laisse séduire. Après un début tendu et des aigus hésitants, il emporte peu à peu l’adhésion et bouleverse par sa douce alliance de subtilité et de générosité vocale.

Il faut dire qu’il n’est pas toujours aidé par la mise en scène très sobre de Ted Huffman. Les âmes généreuses parleront de théâtralité resserrée ; la limite paraît pourtant bien floue entre le dépouillement et le vide. Le metteur en scène ne semble pas avoir été inspiré par Werther. Ses personnages errent sur la scène, mains dans les poches, comme dans une salle des pas perdus. L’ensemble n’est pas désagréable à regarder, il est plat. Si Ted Huffman croit en cette œuvre, cela ne saute pas aux yeux et cette indifférence laisse planer un ennui courtois, du moins durant la première partie du spectacle. La seconde moitié est plus tendue et le tableau final forcément émouvant. Mais cette émotion, ne la doit-on pas à l’engagement des chanteurs, à l’énergie du chef et -rendons à César – au génie de Massenet ?

Opéra-comique – Werther de Jules Massenet – Dir : Raphael Pichon – Mes : Ted Huffman – Jusqu’au 29 janvier – Diffusion sur Arte en direct le 23 puis disponible sur arte.fr