La brésilienne Patricia Melo signe une fresque sociale frappante sur les laissés-pour-compte de São Paulo. Les Misérables, version 2025.

Si l’on mesurait un roman à la vitesse avec laquelle il nous rapproche de parfaits inconnus, Ceux qui ne sont rien remporterait la mise de cette rentrée. Ce roman réussit, dès la première page, à nous placer au plus près de ceux qui nous sont peut-être les plus étrangers, bien que nous les côtoyions chaque jour : les gens de la rue. Qui peut deviner la nature de cette guerre quotidienne, s’il ne l’a vécue ? Dans la rue de São Paulo, survivre relève bien de la guerre, telle qu’on la découvre par les destins de Glenda, Jessica, Douglas, Zélia, Iraquitan, Cligno en Panne, Chilves, Salaire Minimum, Bobby le Sénateur….Ces figures hautes en couleurs, de tous âges, de toutes origines ethniques se croisent dans ce roman qui porte en son centre le lamento de la misère. Qu’ils soient anciens détenus, transsexuels, travestis, prostituées, fossoyeurs, addicts au crack, écrivains de rue, dealers, ils sont animés par la nécessité de trouver, chaque jour, un moyen de se nourrir, de se laver, de dormir. La première intelligence de l’écrivaine est d’aborder la condition du sans-abri d’un point de vue essentiellement concret ; ainsi cette scène qui voit la transsexuelle Glenda accompagner Jessica, prostituée de quinze ans enceinte, à l’hôpital et se heurter à la difficulté de se montrer présentable aux infirmiers, témoigne de ce qu’est la galère du sans-abri. La manière dont elle se débrouille pour faire bonne figure est à la fois burlesque et pathétique, ambivalence que l’on retrouvera tout au long du livre. Tragique, la misère l’est constamment, mais lorsqu’elle est ainsi déployée, elle s’avère aussi grotesque, poétique, drôle, révoltante. De ceux qui n’ont rien, l’écrivaine offre un portrait en mouvement, et en espoir, tant chacun d’entre eux est pourvu d’une croyance en l’avenir, malgré la fatalité poisseuse qui leur colle à la peau. Jessica se révèle en cela emblématique, Fantine de cette fresque hugolienne, la jeune prostituée passe par le crack, une secte chrétienne, mais finit tout de même par croire en l’amour. Même combat pour le personnage sans doute le plus singulier du livre, Douglas, fossoyeur qui, après le covid, écœuré d’avoir enterré tant de corps, a perdu la foi. Le petit homme désespéré, qui pleure sans raison sous le regard atterré de sa femme, s’élève par la bonté en tentant de sauver une femme errante dans un cimetière, en état de choc après l’assassinat de son fils. Il y a là une forme de rédemption que cet homme cherche à éprouver en rendant la parole à la mère traumatisée. On devine ce que Melo nous raconte, cherchant elle-même à donner voix et destins à des individus laissés dans l’ombre d’une société brésilienne très empreinte de christianisme, mais refusant de faire face au problème social de ce près d’un million de personnes vivant sans rien. Écrivaine majeure née du polar et du journalisme, Patricia Melo est en passe de devenir la voix des sans-voix de son pays, descendante spirituelle de Zola, plus sans doute que d’Hugo, car elle nous plonge dans un monde social régi par ses règles, ses figures et ses lois. Difficile d’oublier son dernier Celles qu’on tue, (2024),plongée glaçante dans un Brésil où le féminicide est entré dans les mœurs, et où la quête de justice devenait l’enjeu fondamental. Mais ici, le constat est peut-être encore plus féroce, car quelle justice possible pour ceux qui n’existent plus dans l’œil de la société contemporaine ?

Ceux qui ne sont rien, Patricia Melo, traduit du portugais ( Brésil) par Elodie Duparu, éditions Buchet Chastel, 24,50 euros