Le petit livre du père Benoist de Sinety est un antidote salutaire contre les déformations et les récupérations réactionnaires du christianisme. Rencontre avec un homme qui parle dans le siècle au nom du Christ.

L’homme que je retrouve dans le petit salon douillettement meublé d’un hôtel du VIe arrondissement, s’il ne portait le col et la croix distinctifs de sa vocation ecclésiastique, je l’aurais volontiers pris, avec sa bonhomie cordiale et sa présence imposante, pour un rugbyman. Et certes, me dira-t-il, le petit livre éloquent qui est l’occasion de notre rencontre, cette Cause du Christ dont il se fait l’avocat fervent et lumineux, est moins un « livre de combat » qu’un « cri », mais son dessein est sans équivoque : contre les assauts de l’air du temps, se faire le champion d’une vérité, celle des Évangiles. Opposer à l’instrumentalisation du catholicisme par les nostalgiques d’une France fantasmée la parole d’amour et d’accueil des Évangiles ; rappeler aux Zemmour et aux Trump, à ces faux prophètes médiatiques et politiques d’un christianisme vidé de sa substance, que celui-ci n’est ni une idéologie ni une arme au service des puissants de ce monde ; confronter les partisans égarés d’une Église à poigne, belliqueuse, à la force de la douceur qui était celle du Crucifié. Le livre du père Benoist de Sinety est un « glaive » (Matthieu, X, 34) qui ne blesse pas, mais tranche, au nom de la Vérité évangélique, dans l’épaisseur confuse et complaisante des contre-vérités entourant le catholicisme.

En tant que prêtre, vous avez pu faire le constat, chez nombre de chrétiens, d’une crise identitaire touchant à l’Église…

Pendant longtemps, dans notre pays, les chrétiens ont donné une identité aux autres : c’étaient les catholiques qui décidaient si vous étiez français ou non, que vous ayez été juif, protestant… Aujourd’hui, ce sont les catholiques qui demandent qu’on leur reconnaisse ce statut de catholiques, tout en étant français : c’est un changement de paradigme considérable. D’où, aujourd’hui, ce rêve de revenir à un état antérieur, où rien n’aurait bougé : ce sont par exemple les discours absurdes des gens qui vous disent qu’il faudrait augmenter le nombre de baptêmes de nouveau-nés… Ça n’a pas de sens ! C’est pourquoi l’évangélisation patine dans notre pays depuis des décennies : on donne le sentiment aux gens, en leur annonçant l’Évangile, qu’on cherche à les faire revivre dans le monde d’avant.

Symptôme de ce regard dirigé vers l’arrière : l’engouement pour le rite tridentin…

C’est la même illusion que celle que nous donne, par rapport au Moyen Âge, le village médiéval de carton-pâte dans lequel nous allons en vacances, avec ses pots de bégonias aux fenêtres — c’est ce que le Puy-du-Fou – et j’aime beaucoup ce parc, j’y suis allé plusieurs fois – est à l’Histoire de France. On donne une vision romantisée, aseptisée, héroïque, qui n’a rien à voir avec la réalité. Je me souviens avoir assisté à des messes en rite tridentin il y a quelques années, et ma grand-mère, qui était née en 1914 et avait vécu pieusement et quotidiennement selon ce dernier, m’a dit qu’elle n’avait jamais vu ça. C’était alors la liturgie des paroisses ; aujourd’hui, il s’agit de sanctuaires peu nombreux, où des moyens colossaux sont mis en œuvre et qu’une paroisse ordinaire ne pourrait pas se permettre. Avec ce côté « messe de toujours », qui est une expression intellectuellement sidérante et qui relève de l’imposture intellectuelle : l’homme de Néandertal ne célébrait pas la messe, et les premiers apôtres ne célébraient pas selon le rite tridentin !

Autre liturgie, bien de notre temps celle-là, celle des médias, à propos desquels vous citez la formule du père Laurent Stalla-Bourdillon : « catholicisme de plateau »…

Ce christianisme de plateau télévisuel se résume à des postures de chroniqueurs et de commentateurs qui, tout à coup, font une espèce de coming-out surprenant et défendent une culture chrétienne dont ils ont fixé eux-mêmes les limites : le Français est un chrétien, le chrétien est un Français, et on ne veut pas entendre parler du reste. Au pire, un chrétien d’Orient persécuté…

Parmi les voix qui se font largement entendre dans les médias, il y a celle de Philippe de Villiers…

Vous savez, il y a des prophètes de l’apocalypse, comme Philippulus chez Tintin, dans L’Étoile mystérieuse… Et il y a des gens qui sont les Philippulus de notre société. C’est un marché. C’est l’impression que me donne Philippe de Villiers aujourd’hui.

Et quid d’Éric Zemmour, « sans doute, écrivez-vous, le plus célèbre de ces charlatans qui font davantage appel aux peurs qu’à l’intelligence » ?

L’erreur centrale d’Éric Zemmour, et mère de toutes les autres, c’est d’imaginer qu’il y a un christianisme sans Christ. Et ça parle à un certain nombre de gens, des jeunes en particulier. Mais on ne peut pas déconnecter le christianisme du message de l’Évangile. Ou alors on fabrique un système idéologique.

Selon vous, est-ce son ignorance du christianisme qui est en cause ou est-ce un calcul politique ?

Si Éric Zemmour était un homme sans culture, je dirais que c’est une erreur de connaissance, mais il se réclame de la culture classique : il ne peut pas ignorer ce paramètre-là, c’est impossible.

Vous évoquez les rapports, souvent délétères, entre les milieux d’affaires et l’Église, et vous vous penchez un peu sur le cas de Vincent Bolloré. Il se trouve par ailleurs que votre livre est publié chez Grasset, propriété justement de Bolloré, lequel, on le sait, a vu se dresser contre lui une bonne partie des auteurs de la maison suite à l’éviction d’Olivier Nora…

Pour côtoyer un certain nombre d’hommes d’affaires et de gens riches, je vois bien que la richesse provoque des tiraillements moraux et personnels. Et c’est très bien : malheur à celui qui n’est pas tiraillé par sa conscience ! Je ne connais pas personnellement Vincent Bolloré, mais puisqu’il dit publiquement qu’il est chrétien, j’imagine que ça doit lui poser quelques questions. Quant à mon livre, on me l’a demandé en décembre dernier, c’est donc bien avant ce qu’on appelle « l’affaire Grasset » que j’ai été sollicité par Christophe Bataille et Olivier Nora, qui savaient que je m’intéressais à ces questions. Ma seule certitude concernant cette affaire comme d’autres, c’est que l’argent donne plus de devoirs que de droits, que beaucoup d’argent donne beaucoup plus de devoirs que de droits, et qu’on ne peut pas traiter des entreprises culturelles comme on traiterait un groupe agroalimentaire ou une industrie quelconque. Il y a dans la culture quelque chose de transcendant, qui mérite d’être respecté et, en tout cas, abordé avec beaucoup de précautions.

Benoist de Sinety, La Cause du Christ. L’Évangile contre « l’identité chrétienne », Grasset, 160 p., 16 €