Helléniste, passionné par la mer, qui fait l’objet de plusieurs de ses livres, l’auteur de Plonger nous offre un long commentaire de l’Odyssée d’Homère dont il décrypte les vingt-quatre chants. Une réussite.
Le Select, la brasserie mythique de Montparnasse, n’est pas l’endroit auquel on songerait d’emblée pour évoquer l’un des deux grands poèmes fondateurs de la culture grecque et mondiale, l’Odyssée d’Homère (ou de l’aède auquel on a attribué ce nom), chef-d’œuvre universel rédigé vers la fin du VIIIe siècle avant J.-C. C’est pourtant là que je retrouve Christophe Ono-dit-Biot, figure majeure du paysage littéraire français, pour l’interroger sur le livre qu’il vient de consacrer à cette épopée en hexamètres dactyliques, véritable manuel de survie qui enchante l’humanité depuis près de trois millénaires.

Chevelure bouclée poivre et sel, barbe de trois jours taillée à la manière de George Michael (le fameux designer stubble dont il a lancé la mode), un foulard de soie autour du cou, cet agrégé de lettres classiques raconte l’Odyssée comme il souhaitait qu’on la lui raconte et comme la lui a d’ailleurs racontée sa première enseignante de grec ancien, alors qu’il n’avait que douze ans, dans un collège des environs du Havre. L’important, dans tout enseignement, c’est de transmettre non seulement des connaissances, mais surtout l’enthousiasme, c’est-à-dire, si l’on en croit l’étymologie grecque de ce mot, l’exaltation que suscite la sensation d’avoir « dieu en soi » (enthousiasmós signifie « possession divine », à la lettre). L’Odyssée fait penser à un écheveau. Christophe Ono-dit-Biot nous invite à en tirer les multiples fils, à démêler savoureusement cette prodigieuse pelote de littérature qu’on n’a pas fini de gloser à l’envi.
Comment vous est venue l’idée de ce livre ?
Des amis, qui n’en connaissaient, comme tout le monde, que les épisodes les plus rebattus (le chant de Sirènes, l’œil du Cyclope, Charybde et Scylla, le massacre des prétendants à Ithaque, etc.) m’ont souvent demandé à quoi tenait le génie de l’Odyssée. Il m’a semblé que je devais me donner la peine de dérouler soigneusement les vingt-quatre chants d’un poème qui n’est pas monolithique, en indiquer les finesses et les interprétations possibles et expliquer comment fonctionne ce merveilleux récit à facettes.
Commençons par Ulysse, le protagoniste, comme l’indique le titre. Pourquoi nous intéresse-t-il toujours au premier chef ?
Parce qu’il est imparfait. On peut se regarder en lui comme dans un miroir. Dante l’a relégué à l’Enfer parce qu’il lui reproche d’avoir péché par excès de cette intelligence de la situation que les Grecs nommaient mètis, et parce qu’il a été trop loin dans la connaissance, au-delà des Colonnes d’Hercule. Car Ulysse, contrairement à ce que suggère Joachim du Bellay dans son célèbre sonnet, ne s’est pas arrêté à Ithaque au bout de son voyage. C’est un héros complexe, au comportement ambivalent. Il aime jouer, tendre des pièges et mettre les autres à l’épreuve, dont ses proches, Pénélope, Télémaque et son propre père, les poussant à bout alors qu’il ne saurait se passer d’eux. Il ne craint pas de se montrer irrévérencieux envers les dieux, contre lesquels il vocifère des injures, mais il ne se bat que s’il est sûr de pouvoir remporter le combat ; sinon, il se défile sans le moindre scrupule. Ulysse sait surtout s’adapter aux circonstances et tirer parti des occasions favorables au bon moment — ce que les Grecs appellent le kairos —, quitte à transiger, s’il le faut, avec ses principes. En ce sens, la mètis dont il est notoirement pourvu, est la forme archaïque de l’opportunisme (Homère qualifie même Ulysse de polymètis pour évoquer son excès de ruse).
Retrouvez la suite de cet entretien dans le N°197 de Transfuge
L’odyssée de l’Odyssée – Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les aventures d’Ulysse sans avoir jamais lu Homère. Christophe Ono-dit-Biot. Grasset. 368 p., 23 €











