Surréalisme chorégraphique : Marcos Morau rend hommage avec ses trente-six danseurs au photographe glamour Ruvén Afanador qui décline le flamenco à travers son objectif déformant. Une somptuosité à découvrir au Châtelet.

Afanador – Ballet Nacional de España © Merche Burgos

Afanador, ou les clichés d’un photographe via les visions d’un chorégraphe : Ruvén Afanador est né en Colombie, travaille à New York et fait partie des figures mondiales de la photographie de mode et de luxe. Le Catalan Marcos Morau est tombé amoureux de deux livres publiés par ce même Afanador qui, lui, était tombé amoureux du flamenco lors de ses déplacements en Espagne. Morau se souvient : « J’étais étudiant en photographie, et j’ai découvert ses ouvrages par hasard, dans une librairie. J’ai immédiatement senti dans ses images quelque chose de profondément chorégraphique, une relation forte au corps, une dramaturgie de la lumière, une théâtralité proche du flamenco et du folklore andalou. Et en même temps une subversion des codes poussant les racines espagnoles vers le grotesque, le surréel et même vers Goya. » Ces collections de prises de vue et de liberté sur le territoire andalou sont intitulées Mil besos et Ángel gitano : hommes de flamenco. Le premier volume rend hommage aux femmes andalouses et le second ajoute la facette masculine. Il plane sur ces portraits mis en scène par le grand collaborateur de Vogue, Vanity Fair, Elle et du New York Times un air d’un autre temps, tout proche de Buñuel et parfois même de Dalí.

La photo sous Franco

Rien ne semblait rapprocher les deux artistes, si ce n’est leur passion partagée de l’image et de la photographie. Quand le très jeune Marcos Morau commençait à faire parler de lui, son univers était la danse contemporaine catalane, avec ses références typiquement barcelonaises et post-Movida. Et Afanador de faire le lien entre cette avant-garde et la culture populaire des tablaos. Loin de simples prises de vue, il met en scène des « moments suspendus », comme le dit Morau, lui-même passionné par le geste photographique, « Je suis petit-fils de photographe. Bien que je ne me sois jamais consacré professionnellement à la photographie, elle a toujours été très présente dans mon travail de créateur d’univers et de metteur en scène », déclare-t-il. La profondeur du rapport de Morau à l’image est ancrée dans l’histoire du pays : « Mon grand-père documentait les fêtes et célébrations traditionnelles. La photographie était sa manière de rester debout dans l’Espagne de Franco, de survivre en arrêtant le temps et en créant un rapport au réel, sans aucune vocation expérimentale. Ses photos remplissaient des valises entières et cette façon d’imprimer la mémoire sur papier a joué un rôle important dans ma construction en tant qu’adolescent. » On ne s’étonnera donc pas si Morau crée ses pièces sous un regard photographique. Dans Afanador, ce lien éclate au grand jour, dans la mise en scène et l’intensité des contrastes entre le noir et le blanc. « Mais je n’ai pas voulu partir uniquement d’images. J’ai travaillé sur un champ large de références musicales, visuelles et littéraires qui construisent un monde imaginaire. »  

Rêves et désirs en miroir

Trente-six danseurs sont réunis pour, selon Morau, « voir le monde du flamenco à travers un prisme déformant, un prisme issu des rêves, des désirs et des souvenirs. » Afanador est un miroir des rêves et des désirs incarnés par les symboles et fétiches de la culture flamenca. Car tous les éléments traditionnels sont bien là : la robe traditionnelle bata de cola comme les chaises qui représentent l’artisanat andalou et sont indissociables des musiciens dans les tablaos. Mais pour les robes, ni couleur, ni décor à pois. Les tissus noirs évoquent l’Espagne millénaire avec son catholicisme profond et la magie de la nuit à la Goya avec son mystère et ses sorcières. Morau ajoute l’expressionisme des visages aux bouches rouges et compose des tableaux de masse à la sauvagerie bien structurée qui relèvent tantôt de l’unisson, tantôt de la communauté de sort. Et tout se déroule sous les cloches qui surplombent la scène. Actionnées par les danseurs, elles sont en vérité des projecteurs, comme toute la scénographie est faite de panneaux lumineux, torches et projecteurs. Le studio photo n’est pas un lieu à investir, il est le monde. Depuis ses origines, le flamenco est le règne du rythme dans lequel fusionnent les cultures de trois continents. Et la danse flamenca est du rythme pur. Dans Afanador, ce taconeo se distord autant que les images et la chorégraphie. Entre rock et électronique, la musique signée Juan Cristóbal Saavedra est traversée de crépitements stroboscopiques comme d’échos de percussions et de processions de la semaine sainte. Et Morau de souligner à quel point il fallait bien que les deux esprits se rencontrent pour donner naissance à ce ballet photographique et fantasmagorique : « Le travail de Ruvén Afanador avec le flamenco est surréaliste, à l’image de ce que moi et ma compagnie La Veronal faisons constamment. C’est pourquoi nous partageons le même point de départ : non pas représenter un monde existant, mais l’inventer. »

Un ballet national pour le XXIe siècle

Sur cette route, sa rencontre avec le Ballet Nacional de España n’a pas été un défi comme les autres. D’une part, parce que cet ensemble, à l’origine dirigé par Antonio Gadès, figure mythique du flamenco, représente l’héritage culturel du pays, tout en étant amené à s’ouvrir à la création. D’autre part parce que les danseurs naviguent entre technique classique, danse stylisée espagnole et flamenco. Morau souligne : « C’est une institution fondamentale de la culture espagnole qui préserve un héritage riche et complexe. Leur langage corporel et leur approche du mouvement, très différents du mien, m’ont amené à me réinventer. Je suis aussi revenu au flamenco comme forme de présence sur scène qui est extrêmement intense est quasiment rituelle. » Aujourd’hui l’ensemble est dirigé par le danseur de flamenco Rubén Olmo qui cherche à établir la troupe au XXIe siècle. Pour lui, la création de Morau boucle une boucle, grâce à une coïncidence qui se révèle être tout sauf un détail. Le chorégraphe y voit même « un autre signe qui m’a poussé à développer la proposition d’Olmo avec une conviction totale ». En effet, la coïncidence peut troubler quand Morau révèle qu’« Olmo est l’un des modèles de Ruvén Afanador dans son ouvrage Ángel gitano : hommes de flamenco. » Et aujourd’hui Olmo est l’un des interprètes d’Afanador ! Sur le plateau, Morau met en pratique un principe qui guide le chorégraphe comme le photographe et qui paraît ici quasiment paradoxal : « Eviter les clichés ! »

 Afanador. De Marcos Morau. Paris, Théâtre du Châtelet. Du 27 mars au 2 avril