Dernier livre, hélas, de Russell Banks, le génial American Spirits nous fait éprouver encore plus durement la perte de l’immense romancier américain.
D’un bon, d’un excellent livre, le plus sûr critère permettant de lui attribuer ces deux épithètes – « bon », « excellent » – c’est l’irrépressible désir d’en interrompre la lecture – en l’occurrence de suspendre cette chronique en trois récits de la petite ville de Sam Dent (Amérique profonde, col bleu, tendances trumpistes, mais rien de caricatural : Banks écrit là où ses personnages pensent et ressentent, où opinions, pensée claire, élans viscéraux et obscurs convergent) – le désir d’interrompre la lecture, disais-je, pour, par exemple, pianoter quelques mots sur mon téléphone (et Banks, qui a quelque chose de très Faulkner, de très David Vann, voyez cette scène de chasse très « grand roman américain » du premier récit, n’ignore pas la modernité numérique : Facebook cristallise et précipite les événements dans ce même premier récit, jusqu’à un coup de feu/coup de gong). Ces quelques mots que je tape, avant de poursuivre le livre, c’est un message que j’envoie à T., féru de Banks et vivant au Québec (on trouve, soit dit en passant, dans le troisième récit, deux dealers canadiens aussi bêtes que dangereux : magistrale oscillation de la tonalité, un moment, polar tendance « bras cassés sympatoches », le moment suivant, empilement grand-guignolesque tarantinesque d’horreurs, sans jamais, cependant, quitter ce monde si substantiel, si « vrai » de Russell Banks, ce monde où l’on sait quelle marque de cigarettes fument les personnages, quelle pizza ils commandent, etc.).
T., avec qui j’ai pourtant eu de longues, d’interminables conversations sur Banks, me répond, malgré le décalage horaire, sur-le-champ, d’un bref « Oui. Banks est bon. » – et je m’avise qu’il n’y a, dans cette concision, nulle désinvolture – au contraire : American Spirits appelle ce genre de réponse terre à terre, puisque, précisément, la terre est la grande obsession du livre – oui, l’obsession : le réalisme à la fois brut de décoffrage et circonstancié, la maîtrise raffinée, complexe, du temps, qui progresse, recule, fait des bonds, accélère, s’étire – tout cela, ce sont les moyens au service d’une idée fixe (chez les personnages), d’une dominante (chez l’écrivain) : la terre, donc.
Spoliée, perdue, comme dans le premier récit, une histoire de dépossession, où, on demeurant, on ne sait plus trop bien ce qui appartient à qui, voire qui est qui, tant Russell Banks excelle à faire se lever, de même que dans les paysages hivernaux qu’il décrit superbement, le brouillard de l’ambiguïté morale ; terre promise du deuxième récit – un refuge pour des enfants meurtris – se muant en enfer, en colonie pénitentiaire, sans qu’on sache, là encore, avec une certitude irréfutable, où se situe l’enfer ; et puis la terre, c’est aussi le jeu de l’appartenance, de l’exclusion, de la protection – la hantise de l’étranger, de l’intrusion, sur laquelle le troisième récit compose une extraordinaire variation – troisième et dernier récit au terme duquel je réponds à mon tour à T., concis et terre à terre : « Oui. Banks est très bon. ».
Russell Banks, American Spirits, nouvelles traduites de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan, Actes Sud, 256 p., 22,80€









