Pièce fine et réflexive sur l’amitié, A notre place mise en scène par Stéphane Braunschweig permet à Chloé Réjon, Clotilde Mollet et Cécile Coustillac de se déployer.

© Simon Gosselin

Elles sont trois. Trois femmes que rien apparemment ne lie. Elles appartiennent à trois générations, sont porteuses de trois histoires différentes : l’une est mère et fille, l’autre est sœur et femme, la troisième est fille, et amie. Chez Arne Lygre, les personnages se définissent d’abord par les relations qu’ils entretiennent avec les autres. Nul hasard donc que la pièce s’intitule, A notre place. Là s’avère la vaste question posée par cette pièce infiniment délicate ; quelle place sied à chacun ? Quelle place peut-on occuper qui emplisse une vie, ou plus précisément, qui réponde à ce besoin impérieux de quitter la solitude qui hante ? Et plus encore, puisqu’il s’agit ici d’amitié, l’autre peut-il pour me comprendre, se mettre à ma place ? Ainsi suit-on trois éblouissantes actrices, Clotilde Mollet, Chloé Réjon, Cécile Coustillac qui sont Astrid, Sara, Eva, au cours de six mois de leur amitié. Deux d’entre elles se connaissent depuis longtemps, la troisième, Chloé Réjon, est une pièce rapportée. La relation qui la lie aux autres n’en est pas moins intense, au contraire même, son tempérament fébrile et légèrement péremptoire la place au centre du jeu. Lygre a ce talent d’écrire pour ses acteurs : ses phrases courtes et nerveuses, ses dialogues très rythmés leur permettent une liberté d’interprétation permanente. Il peut jouer avec finesse sur des détails, comme lorsqu’il glisse du « je » au « nous » d’une phrase à l’autre, révélant le secret désir de celle qui parle. Ce texte glissant et précis révèle les jeux très différents des trois actrices : Clotilde Mollet joue au bord du burlesque, Réjon, au gré d’un jeu vif et musical, et Coustillac, dans un apparent naturalisme toujours juste.  L’enjeu de cette pièce sera de suivre au plus près la confrontation de ces trois femmes dans leurs visions de l’existence. Astrid, la plus âgée, rassemble les deux autres, par sa nature d’aînée, mais aussi par un certain rapport au monde, généreux, à l’avenant. Elle est celle qui se donne aux autres, d’abord à sa mère, puis à son fils, lorsqu’il lui demande de l’héberger. Elle incarne l’amour, tel qu’on l’entend le plus souvent : joie et sacrifice. Arne Lygre est un écrivain de la recherche de joie, comme en témoignait sa dernière pièce, Jours de joie, si délicatement mise en scène sur un tapis de feuilles mortes il y a trois ans par Stéphane Braunschweig à l’Odéon. Ici, Astrid épouse la joie, quand ses deux amies, plus tourmentées, plus jeunes aussi, la cherchent. Sans cesse, leur relation est interrogée, décomposée dans ses nuances, comme cette « haine douce » qu’Eva dit avoir ressentie pour Sara, ou cette phrase étrange prononcée par celle-ci à propos de son mari, « je ne l’aime plus, mais il me manque ». Le metteur en scène place ses actrices au départ dans une scénographie minime, un canapé, un lit, un fauteuil, un piano, puis dans une boîte. Incarnation de l’enfermement que suppose une relation, car cette boîte va voir l’implosion de l’amitié. Car c’est ainsi chez Lygre, des figures, des voix, une parole essentiellement, prennent vie, transmettent leurs parts d’existence, puis se retirent, sans explication. Les individus sont des instants d’un flux de causes et d’effets, d’émotions et de troubles. Grâce à l’approche à la fois nue et très pensée de Braunschweig, et grâce au jeu très maîtrisé des trois actrices, ce surgissement de voix devient palpable. Ainsi de trois scènes qui font la grâce de ce spectacle : lorsque Chloé Réjon se met au piano et joue pour son amie Astrid, lorsque Cécile Coustillac chante pour Astrid, et enfin, lorsqu’Astrid danse pour faire ses adieux à ses deux amies. Trois scènes qui nous placent hors du langage, dans ce nœud primitif, sans doute enfantin, de la recherche d’amitié, comme désir de retrouver l’autre en soi. « Nous avons tous besoin de quelqu’un, mais nous n’avons jamais besoin d’une personne en particulier » dit Astrid à son fils. Une de ces paroles qui nous interpellent longtemps.

A notre place, d’Arne Lygre, mise en scène Stéphane Braunschweig, Théâtre de la Colline, jusqu’au 17 avril 2026. Plus d’infos sur https://www.colline.fr/