Rencontre à Londres avec Julian Barnes. L’auteur du Perroquet de Flaubert, si fin romancier britannique, nous parle de Départ(s), livre qu’il annonce comme son dernier. Retour sur une vie, et une œuvre, consacrées à la littérature.

Julian Barnes © Jean-Luc Bertini

Il est des adieux que l’on ne voudrait pas entendre : je n’aime pas l’idée que Julian Barnes publie son dernier roman. Mais c’est ainsi, le merveilleux ironiste, génial compositeur de livres qu’il aime à appeler « hybrides », entremêlant sa vie d’écrivain, sa passion de la littérature, de la musique, et la fiction, tire sa révérence l’année de ses quatre-vingts ans. Départ (s) s’avère en cela fidèle au Barnes de ces dernières années : avançant les yeux ouverts, implacable par sa lucidité, et son humour, il nous mène dans la chambre de la maladie, la sienne, une leucémie dont il ne mourra pas, dans les chambres de l’amitié retrouvée et de la fin de l’amour au gré d’une mémoire qui s’apparente au rêve, et dans la chambre de la vie telle qu’elle va, elle aussi « incurable mais pas mortelle ». Barnes a toujours eu cette approche frontale de la vie, qu’il écrive dans les années quatre-vingt sur un écrivain qu’il adore, Flaubert ; vingt ans plus tard, sur l’amour raté, Une femme qui danse, ou sur la mort de sa femme après trente ans de vie commune, Quand tout est déjà arrivé.

Et pourtant, l’on ne ressort jamais désespéré de ses romans, car il désamorce par son humour, et sa vénération pour quelques artistes, Flaubert, bien sûr, le maître de toute une vie, mais aussi Sand, Tolstoï, Vallotton, ou plus récemment Montaigne, toute tentative de mélancolique complaisance. Pour saisir ce lien viscéral qu’il entretient avec l’art, peut-être faut-il lire l’un de ses romans, le plus poignant à mon sens, sur  la vie de Chostakovitch en URSS, Le bruit du temps.

Julian Barnes rit beaucoup au cours de notre entretien, surtout lorsqu’il évoque la mort. Le seul trait attristé que je décèle chez lui s’avère après notre interview, lorsque nous évoquons une rencontre publique récente à Londres entre lui et l’un de ses vieux amis, Ian Mc Ewan : « A la fin, j’ai lu la dernière page de mon livre et la salle a longtemps applaudi. Vous savez, c’était un des plus beaux moments que j’ai vécus. Je ne le revivrai plus. »

Nous sommes dans son salon, face à son bow-window, sur cette colline de Camden, havre secret et intemporel, comme en recèle Londres. Un portillon, des rosiers, quelques marches nous séparent de la rue. Une maison à la Dickens, à jardin caché, cheminées, et vastes bibliothèques. Quelques centaines de mètres plus bas, c’est le royaume de Banksy et de ses pairs, les graffs illuminent les briques des maisons de Hampstead, et les fumées des cafés des sans-abris qui discutent autour des grilles du métro. Londres est ainsi fait, et Camden particulièrement, que s’y côtoient des mondes sans qu’ils se mêlent. Julian Barnes, dans sa vaste maison, parmi les portraits des écrivains, des peintres et des musiciens qui comptent pour lui, ressemble à l’idée que l’on a de lui ; courtois et insaisissable.
Sur les murs, en partant, nous longeons les photos de Baudelaire, Flaubert, Sand ( «  ce n’est pas ma photo préférée, mais enfin, c’est elle » et je lui parle de l’idée de Sand de la littérature comme consolation, il sourit sans répondre). Mais aussi Manet, l’échevelé Corot ( « Il est impossible de ne pas l’aimer »), Ingres (« quelle gueule, c’est incroyable ! »). Chostakovitch, (« vous avez vu comme il a un visage triste et grave ? »).

Voici donc Julian Barnes, tel qu’il est, dans son rapport aux autres. En le quittant, je pense à l’une de ses singularités, la relation si profonde qu’il parvient à nouer avec ses lecteurs, comme en témoigne la dernière phrase de Départ(s) : « Non, n’arrêtez pas de regarder. »

Lui n’arrêtera sans doute pas. D’une autre manière.

Prépariez-vous ce dernier livre depuis longtemps ?

Quand je l’ai écrit, j’ai dû le commencer en 2021, j’ai commencé à comprendre que je n’aurais sans doute plus rien à écrire après celui-là. Lorsque je me suis replongé dans mon cahier, j’ai vu que toutes les idées de prochains romans que j’avais eues cinq ou dix ans plus tôt, ne correspondaient en rien à des livres que j’aurais envie d’écrire maintenant. Et ça, c’est un indice. Et comme je savais que je finirais ce livre autour de mes quatre-vingts ans, je me suis dit que j’allais finalement le publier maintenant. Rares sont les écrivains qui écrivent des choses intéressantes après quatre-vingts ans, il faut le reconnaître. Bien sûr, on peut être publié, on a une réputation, on peut gagner de l’argent, mais enfin…Je ne suis pas sûre qu’il y ait une nécessité à écrire un livre, juste pour écrire un livre. Évidemment, m’a-t-on demandé, qu’est-ce que je ferais si soudainement, une nouvelle idée de livre me frapperait ? Je l’écrirais et je dirais, désolée, c’était juste une blague !

Depuis quelques livres, vous affrontez frontalement cette question, comment vivre avec l’idée de la mort ? Cherchez-vous toujours une réponse ?

Personne n’a de réponse, sauf à être religieux et à penser que la réponse réside dans le ciel, et la vie après la mort. Chacun affronte cette question de manière différente. L’idée de la mort est terrible, mais elle est inévitable. Mais la peur de la mort que j’avais jeune homme, ou d’âge moyen, était bien plus aigüe que celle que j’affronte aujourd’hui, parce que mon corps commence à s’effondrer. Mourir jeune est une tragédie, mourir vieux ne peut pas être considéré comme tragique. Et puis j’ai passé ma vie, au quotidien, à penser à la mort. Comme Montaigne nous invite à le faire, il dit qu’il faut penser à la mort chaque jour, quand on fait des choses ordinaires. Montaigne est admirable, il est en train de devenir un de mes héros.

Etes-vous en train de devenir un stoïque ?

Je ne sais pas si « stoïque » est le mot juste ! En un sens large, je suis un stoïque, mais je ne réfléchis pas de manière philosophique, vous savez, dans la famille, c’est mon frère, le philosophe. Mais je suis à l’évidence résigné à l’inéluctabilité de la mort, cela fait-il de moi un stoïque ? Vous savez, j’aime beaucoup les dernières phrases de grands écrivains sur leurs lits de mort : ma préférée, c’est celle de Voltaire, sur le point de mourir, et prenant son pouls, remarquant, « ah, l’artère a cessé de battre ». Et c’est tout. (rires)

Retrouvez la suite de cet entretien dans le N°195 de Transfuge

Départ(s), de Julian Barnes, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin, éditions Stock, La Cosmopolite, 235p., 20,90€