C’était l’un des rendez-vous attendus du cycle Orsay Live, consacré aux « femmes dans l’art, l’audace de créer ! » : performances organisées entre artistes de la scène, et tableaux de peintres-femmes parfois oubliées par l’histoire. Un très beau moment offert au public. 

L’âge mûr, la sculpture de Camille Claudel, s’avère l’une des plus frappantes du musée d’Orsay : cet homme tiraillé entre le désir de la jeunesse et la vieillesse l’emportant vers la mort, prête à l’imaginaire des visiteurs du musée depuis toujours. Mais en cette soirée du 19 février, l’imaginaire prenait corps grâce à Dorothée Munyaneza, qui délivrait sa transe autour de l’œuvre. La chorégraphe rwandaise que l’on connaît désormais bien pour l’avoir vue sur les scènes de toute la France, notamment dans une adaptation saisissante d’Inconditionnelles de Kae Tempest l’année dernière, offrit sa vision de L’âge mûr. Ne se contentant pas d’un simple jeu de miroirs, la chorégraphe a croisé son univers mystique au mouvement de Camille Claudel. Et par ce sens de la mise en scène qui la vit arriver de loin, traversant cet étage médian dédié aux sculptures, pour rejoindre la figure de bronze. A pas lents et mesurée, à l’aune de la solennité de Claudel, Munyaneza déploya cet art à mi-chemin du théâtre et de la danse qui la caractérise. Ainsi, les deux artistes semblaient se rejoindre l’une, l’autre : Camille Claudel, jeune femme implorante dans sa propre sculpture, et Dorothée Munyaneza, tournoyante et habitée, aussi semblant convoquer un esprit absent. Ce fut un très beau moment offert par ce cycle Orsay Live, en cette soirée du 19 février.  Quelques minutes plus tard, nous pouvions découvrir une toute autre proposition : Gildaa, dans la salle 69, se présentait à nous en robe du XIXème, blanche réplique de la femme derrière elle, du tableau Sita et Sarita, Femme au chat, de l’impressionniste américaine Cécile Beaux, femme artiste méconnue de la fin du XIXème siècle qui signait là un portrait grave et habité. A l’image de la présence de la chanteuse-performeuse-poète, qui, violon à l’épaule, empruntait un jeu de scène du siècle dernier, tout en jouant avec les techniques de la musique électro. La franco-brésilienne offrait une dérive sur le chat, portant bonheur ou malheur, dans le Coran ou dans la poésie, tout en offrant une mélopée électro. Le jeune public autour de moi, vingtenaires plus habitués à la Villette qu’à Orsay, connaissait et appréciait le jeu si singulier de son personnage emblématique, « Gildaa ». 

Des femmes hors des sentiers battus

A peine la performance terminée, nous traversons à pas de course la passerelle, parmi les visiteurs détendus de cette nocturne d’Orsay, pour retrouver une autre musicienne, Dom La Nena. Violoncelliste, chanteuse, la jeune femme à l’allure néo-romantique se tenait devant un tableau méconnu des collections d’Orsay, Amis de l’art, de la peintre suédoise Fanny Brate, de 1885. Ce tableau mis à l’honneur grâce à ce cycle Orsay Live, se présente en bucolique : dans un paysage rural, des enfants entourent une femme peignant sous une ombrelle, le ciel compte peu de nuages et occupe la moitié de la toile, suggérant l’instant paradisiaque. Si ce n’est cette femme en noir, en deuxième plan, qui observe la femme-artiste, sans s’approcher. Comme si, du chemin commun, elle jugeait cette scène inhabituelle, voire déplacée, dans ce XIXème siècle nordique encore très corseté. Dans sa performance émouvante, Dom La Nena nous fait remarquer ce décalage entre les deux femmes, l’une peignant et l’autre jugeant celle qui est sortie des sentiers battus. Avec finesse, la musicienne qui peut passer du violoncelle à la guitare, du chant français au portugais, elle aussi étant d’origine brésilienne, déploie une mélopée douce et mélancolique, à l’image de ce tableau qui sous ses apparences bucoliques, chuchote son récit d’émancipation. Nul doute que ce cycle nous a permis de saisir le cheminement de ces peintres, chorégraphes ou musiciennes qui à plus d’un siècle d’écart, affirment leur liberté de se réinventer par l’art. 

Prochain Orsay Live, Installation Immersive Frissons de la compagnie Adrien M. Du 12 au 24 mai.