Emmanuel Demarcy-Mota monte Le Cercle de craie caucasien, fable puissante de Brecht servie par une mise en scène magnifique et de superbes comédiens, notamment Elodie Bouchez et Valérie Dashwood, en héroïnes d’un monde en ruines.

LE CERCLE DE CRAIE CAUCASIEN – EMMANUEL DEMARCY-MOTA © Nadège Le Lezec

Un cercle est tracé sur le sol noir du plateau. Sous les yeux du peuple, il accueille en son centre deux femmes, deux mères. L’une, génitrice reconnue, l’autre, mère autoproclamée. Entre elles, un juge, jouée par une femme et un enfant. C’est là que va se résoudre la pièce, là aussi qu’elle va s’ouvrir, sur cette dimension mystique que nous soupçonnions d’emblée. Le cercle est là pour recentrer un monde en plein chaos. Le cercle est là pour réunir ceux qui se sont déchirés. Le cercle est là pour offrir une héroïne, c’est-à-dire une réponse possible, à une société détruite. Brecht écrit cette pièce en 1945, parmi les ruines de l’Europe, rêve d’une nouvelle Allemagne, va rejoindre la RDA, espère y refonder une société, et avant toute-chose une justice. Nous savons qu’il n’y trouvera pas tout à fait ce qu’il attend, mais là est une autre histoire. Enfin, là, en 1945, cet espoir, il l’explore dans Le Cercle de craie caucasien. Pièce rarement mise en scène, sans doute parce qu’elle est complexe dans sa narration, mais aussi parce qu’elle est frontale dans sa formulation politique et philosophique. Les idées y sont affirmées très clairement : la bonté doit revenir au centre du jeu, le peuple doit retrouver le pouvoir perdu, et ainsi, peut-être, la justice reviendra. Emmanuel Demarcy-Mota a choisi en scénographie de reprendre le plateau sobre et les arbres de son dernier Songe d’une nuit d’été présenté l’année dernière sur ce même plateau du Théâtre de la Ville, avec les mêmes acteurs. Et outre les univers, les langues, les théâtres même qui diffèrent tant entre Shakespeare et Brecht, l’on saisit, à l’ouverture de cette mise en scène du Cercle de Craie, ce qui les unit : la nuit première, de laquelle le reste naît. La pièce commence par la violence d’une guerre, les flammes crépitent, des jeux de projections et de lumières animent le plateau, et au centre, le gouverneur et sa femme, cinglante et si juste Marie-France Alvarez, s’affairent à quitter les lieux. Lui finira au bout d’un pic, et elle, enfin, ne se soucie que de ses robes, au point d’oublier son enfant…Autour d’eux, les gens du deuxième rang, ceux qui obéissent et se taisent. Parmi eux, Groucha. Elodie Bouchez campe d’emblée son personnage de manière terrienne et candide. Elle ne quittera pas cette ligne, tout au long de la pièce. Elle est celle qui dit « oui » au monde, à Simon qui la demande au mariage, et puis ensuite, à l’enfant qui pleure dans les flammes. Accentuant une démarche grotesque et affichant un sourire permanent, Elodie Bouchez réinvente Groucha, la plaçant sur le fil de Charlie Chaplin et d’Alice au pays des merveilles, éternelle jeune fille qui couve cet enfant inconnu, comme son plus grand trésor. Oui, elle est candide, et ne cesse jamais de l’être, même en affrontant les montagnes ou après avoir été mariée à un demi-monstre. Elle est, et sans doute se révèle-t-elle ainsi grâce à la comédienne, un appel permanent à retrouver la joie première, comme oubliée dans ces contrées où les visages sont fermés, et les hommes armés rôdent. Cette première partie du spectacle qui voit Groucha avancer diverses épreuves initiatiques avec l’enfant qu’elle a sauvé, s’avère extrêmement bien rythmée, permettant aux comédiens d’alterner burlesque et menace, dans une course à la survie. Ponctué d’intermèdes musicaux, où les musiques africaine, portugaise, et même une relecture comique du Winterreise, a capella, la pièce se déploie comme un Songe mi cauchemardesque, mi-drolatique. Les comédiens passent de rôle en rôle, pour jouer les soldats ou le frère, offrant chacune une tonalité semi-cruelle à ce conte marqué par la lâcheté de tous, ou presque.

La deuxième partie nous mène dans un tout autre registre : Valérie Dashwood y campe un juge Azdak rebelle et séduisant, qui, par ses discours, séduit les uns, emporte les autres, et instaure son anarchie dans une forêt à l’abri des guerres. Mais voilà que c’est lui, enfin elle, qui va être désignée pour rejouer la justice sur une scène où le seul qui porte la robe de magistrat est pendu à un arbre. Les premiers procès s’apparentent à ceux du Far-West, et Valérie Dashwood joue un peu à la manière d’un Clint Eastwood, n’attendant rien des hommes, mais habitée par une fièvre étrange de rétablissement du droit. La voilà, soudain, nouvelle juge Salomon, à devoir déterminer qui est la bonne mère, entre Groucha, notre héroïne, et sa mère naturelle, la gouverneuse. La voilà soudain, personnage issu de sa solitude, qui va devoir déterminer le destin d’un enfant. C’est très beau, cette idée-là, et la mise en scène sobre et précise permet de la faire vivre à plein. La justice est un théâtre, le théâtre promet le retour de la justice. Voilà la dimension mystique de ce qui a lieu ; le cercle n’a plus qu’à être tracé. Et les spectateurs à longtemps applaudir.

Le Cercle de craie caucasien, de Bertolt Brecht, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota, Théâtre de la Ville, jusqu’au 20 février.