Créé il y a tout juste un siècle, l’opéra de Leos Janacek fait vivre dans une fable dystopique le drame de la vieillesse d’une femme. La chanteuse Aušrinė Stundytė et l’Orchestre National de Lille s’y révèlent hors-normes.

Emilia Marty est l’un des plus mystérieux personnages féminins de l’opéra de la première moitié du XXe siècle. Cette chanteuse de 337 ans, condamnée à multiplier les fausses identités pour cacher sa longévité, n’éprouve lorsqu’on la découvre qu’amertume et mélancolie. Il est rare qu’un personnage lyrique soit ainsi dépourvue de désir du début à la fin, « froide comme la lame d’un couteau », chante-t-elle. Cette froideur est d’autant plus surprenante, que la musique, elle, notamment dans l’ouverture cultissime de cet opéra, est porteuse d’une vitalité hors-normes. Mais c’est bien cela, la double nature de L’Affaire Makropoulos, l’histoire d’une femme qui avance vers sa propre fin, croulant sous une mémoire qui l’assomme, et en parallèle, une musique qui cherche à se renouveler, comme toujours chez Janacek, en aspirant à ressaisir les héritages classiques et folkloriques. La virtuosité y touche à son comble dans l’ouverture et à la fin, portant l’héroïne vers sa mort. Et si dans les premières scènes du tribunal, l’intrigue peut sembler un peu explicative, le destin d’Emilia Marty prend peu à peu son ampleur. Nous aurions beaucoup aimé découvrir Véronique Gens, notre chère cantatrice baroque et mozartienne, se réinventer dans ce rôle âpre et incandescent porté par une musique de 1926 dans laquelle Janacek, à quelques années de sa propre mort, s’offre toute liberté. Hélas, en raison d’un drame personnelle, Véronique Gens a dû annuler sa participation il y a quelques semaines.

La remplaçant au pied-levé, la chanteuse lituanienne Ausrine Stundyté se voyait donc relever un défi de taille : reprendre la partition virtuose du rôle, présent sur scène tout au long de l’opéra ou presque, et trouver sa place dans la mise en scène de Kornel Mundruczo, centrée sur elle, ses changements physiques, et un jeu théâtral chorégraphié. Heureusement, la chanteuse connaissait le rôle, et ne craint pas d’entrer dans des univers sombres, nous avions pu la voir il y a quelques mois dans l’Orgia de Pasolini et Hector Para à la Philharmonie. Elle incarne Emilia Marty avec un panache, et une puissance déterminée jusqu’au bout. Pas un instant, elle ne faiblit, et l’on a d’yeux que pour elle au cours de ces deux heures. Car si la scénographie de cette production conçue il y a dix ans, n’apporte rien de vraiment particulier à l’œuvre, ( sinon quelques signes à déchiffrer, des lumières très maîtrisées, mais des éléments difficiles à saisir, comme cette allégorie classique de la justice suspendue au mur du tribunal ), le travail qui est fait sur Emila Marty, son apparence et son jeu statuaire, offre une dimension neuve à ce rôle. Au début, elle est habillée en bottes et jean, puis, dans la deuxième partie, elle dénude un  corps abîmé, les genoux bandés, et à la fin, révèle son crâne chauve, dans une chambre au lit médicalisé. Elle a la « froideur de cadavre » de celle qui n’éprouve plus de désir, et l’indifférence aux êtres de la femme qui va mourir, mais toujours, demeure en elle, la « tosca », la chanteuse tragique qui surplombe les hommes et les situations qui l’entourent. Elle est bouleversante particulièrement à la fin, dans son chant du cygne, portée par une musique qui révèle sa dimension tragique.  En cette première, à l’Opéra de Lille, se jouait donc une relation rare entre l’orchestre, dirigé avec force par Dennis Russel Davies, et la chanteuse. En seconds rôles, le ténor Denis Pivnitskyi et le baryton Robert Adams s’accordaient avec force à l’inquiétude prégnante de l’opéra, à cette musique sans cesse changeante qui suppose un engagement constant. Bref, l’Opéra de Lille nous offre là une vraie rareté.

L’Affaire Makropoulos, de Leos Janacek, direction musicale Dennis Russell Davies, mise en scène Kornel Mundruczo, Opéra de Lille, jusqu’au 16 février.