Evènement de l’Opéra de Paris, Eugène Onéguine mis en scène par Ralph Fiennes ne surprend pas mais laisse libre court à la musique et à la fièvre.
Lorsqu’une « personnalité » met en scène un opéra, on est toujours un peu inquiet. On sait que ce procédé a fait la fortune des douteux « opéras en plein air », lesquels ont vu (sous la lune) Jacques Attali proposer sa Bohème et PPDA sa Carmen. Sur la première scène nationale, on a également souvenir d’un Attila de Verdi sous la houlette de l’entité bicéphale Josée Dayan-Jeanne Moreau. Plus récemment, on se souviendra des Noces de Figaro du cinéaste américain James Gray, au théâtre des Champs-Élysées. Il s’agit à chaque fois d’aller au-delà de l’effet d’annonce et de voir ce que révèle vraiment l’association d’un chef-d’œuvre lyrique et d’une célébrité plus ou moins profane…
Apprenant que Ralph Fiennes allait monter Eugène Onéguine au Palais Garnier, on était forcément curieux. S’il est un fieffé shakespearien sur ses terres natales, l’excellent comédien britannique est connu chez nous pour ses rôles dans le Patient anglais ou La liste de Schindler. Mais c’est oublier qu’il a incarné Eugène, en 1999, dans un film réalisé par sa propre sœur, Martha Fiennes. Et puis on lui suppose plus de jugeote scénique qu’un présentateur télévisé ou un politologue insubmersible.
Première qualité de ce spectacle : l’humilité. Fiennes n’a pas cherché à nous montrer autre chose que l’opéra de Tchaïkovski inspiré de Pouchkine. Le premier degré est revendiqué : nous sommes dans la Russie de 1830, les babouchkas ont l’air de babouchkas, les samovars de samovars. En s’appuyant sur les toujours superbes décors de Michael Levine (décorateur attitré de Robert Carsen), Fiennes propose un Eugène Onéguine appliqué, sans doute très scolaire, proche d’un joli livre d’image, mais c’est une respiration pour les yeux à l’heure du Ring hideux et tubulaire de la Bastille. Ici, rien n’agresse et c’est apaisant. Les mauvaises langues diront qu’on est devant une jolie adaptation pour la BBC, mais pourquoi pas ? La direction d’acteur est parfois timide, souvent schématique, mais pour qui n’a jamais vu Onéguine ce spectacle constitue une solide entrée en matière. Pour ce premier « pas de côté » lyrique, Fiennes a donc (très) sagement remporté son pari.
Du côté des voix, on est dans le solide, l’homogène, mais sans véritable enthousiasme. Le russo-autrichien Boris Pinkhasovich est un Onéguine crédible, bien chantant, mais sa raideur tient moins du personnage que d’un manque de tension dans la mise en scène. Même remarque pour le Lenski du jeune Bogdan Volkov. Le ténor ukrainien manque d’intensité, malgré un très beau « kuda, kuda ». Dans le rôle de Tatiana, la soprano arménienne Ruzan Mantashyan cherche une flamme qu’elle n’a pas toujours. Si elle remplit fort honorablement sa partie, elle ne fera pas oublier la volcanique Anna Netrebko. Et c’est peut-être là le vrai bémol de ce spectacle : jusque chez les chanteurs, on n’est pas dans la fresque mais dans le pastel. Drame intimiste, Onéguine n’en est pas moins une œuvre fiévreuse… mais elle culmine ici à 36,8°.
La séduisante baguette de Semyon Bychkov n’y est sans doute pas étrangère. Rompu à ce répertoire, il le dirige avec élégance, délicatesse, mais ne fait jamais rugir la partition. Comme s’il était intimidé par l’écrin du Palais Garnier, son Tchaïkovski danse sur la pointe des pieds, rechigne à faire trembler les lustres, alors que la musique devrait s’écouler comme une lave, ne reculant devant aucun sanglot (songeons à Gergiev !).
Pour finir, un point de détail qui n’en est pas un : afin de maintenir la tension, deux longs entractes étaient-ils nécessaires quand un seul aurait suffi ? Les couloirs et les esquimaux de Garnier ont leur charme, mais l’urgence d’Onéguine s’en trouve affadie.
Eugène Onéguine de Tchaïkovski
Opéra Garnier
Mes : Ralph Fiennes
Dir : Semyon Bychkov
Jusqu’au 27 février







