Un opéra superbe et rare à découvrir à Strasbourg : Le Miracle d’Héliane, de Korngold chanté par des chanteurs très engagés et dirigé par un orchestre passionné, et passionnant.

Avant toute chose, saluons l’audace et le courage de l’Opera national du Rhin, qui ne cesse de défricher le répertoire lyrique, à rebours des modes, des coteries et d’une certaine paresse. Après Guercoeur de Magnard, Giuditta de Lehar, la première scène de l’Est propose une nouvelle rareté. Quatrième opéra de Korngold, Das Wunder der Heliane voit ici sa création française, 99 ans après avoir vu le jour, à Hambourg, le 7 octobre 1927. Fascinante et terrible trajectoire que celle d’Erich Wolfgang Korngold (1897-1957), ultime avatar du postromantisme viennois. Fils prodige d’un redoutable et très conservateur critique musical, il fait montre dès cinq ans de dons inédits, qui fascinent Mahler, Strauss, Schnabel, Weingartner, Zemlinsky… Ses œuvres sont jouées en grandes pompes alors qu’il n’a  pas quinze ans, et son troisième opéra, La  Ville Morte (1920) fait aussitôt le tour du monde. Mais l’hostilité de son père à l’endroit des schoenberguiens et le bouillonnement créateur des années 20 démodent vite Korngold, si bien qu’à 30 ans il est déjà une gloire fanée. Les sirènes américaines et la montée du nazisme le voient fuir à Hollywood, où ses partitions vont donner le « la » de toute la musique de film, comme s’il était le trait d’union entre Salomé et Starwars. N’était La Ville Morte et son concerto pour violon, les BO de Korngold ont éclipsé une bonne partie de ses œuvres, et c’est donc avec gourmandise qu’on s’est rendu à Strasbourg pour entendre cette Héliane qui amorça le divorce entre le compositeur « sérieux » et son public. De prime abord, on peut être dérouté par le salmigondis symbolique du livret. Dans un Moyen-Âge de fantaisie, le peuple vit dans l’affliction mais un étranger apporte le rire, la joie, le désir, provoquant la fascination puis l’ire de souverain, lequel voit sa propre femme tomber amoureuse du renégat. Ajoutez à cela une résurrection assez christique, une entrée en paradis, et vous avez une intrigue comme on en concoctait à l’époque ; mais m’est pas Hofmannstahl qui veut et ce surgeon de La Femme sans ombre ne fascine guère.

La musique, en revanche…

Dès les premières mesures, on est plongé dans un maelstrom sonore qui ne recule devant aucun effet, ne renonce à aucun paroxysme, mais fait preuve d’une telle science, d’une telle virtuosité, que ce collier de climax reste digeste. Saturée de sensualité, de courbes vénéneuses, d’arabesques érotiques, la partition de Korngold enchantera les admirateurs de Richard Strauss (encore lui !) car on y retrouve la violence d’Elektra et les caresses du Rosenkavalier. Cet héritage évident n’est pourtant pas encombrant, car jamais Korngold n’imite ou ne pastiche : ce langage rutilant n’appartient qu’à lui.

Avec cette partition ébouriffante et ce livret de conte de fée, on aurait aimé une scénographie toute aussi excessive. L’Allemand Jakob Peters-Messer opte toutefois pour l’allusif, l’elliptique, plongeant ses personnages dans les salles blafardes d’une dystopie de science-fiction. L’ensemble est élégant, cohérent, mais un rien fade. Et l’entrée au paradis rappelle le prologue du Superman de Richard Donner, sur la planète Krypton (film dont la musique de John Williams doit tant à Korngold !)

On s’en doute, ce répertoire post-romantique exige des gosiers d’acier trempés, rompus à Wagner, à Strauss, mais aussi à l’opérette viennoise. Héliane fut créée en 1927 par la légendaire Lotte Lehman ! Pour ce rôle écrasant, la soprano franco-allemande Camille Schnoor ne démérite pas. Elle fait même preuve d’un engagement total, poussant sa voix à ses propres limites, sans jamais glisser vers l’ubac. Un exercice périlleux que pratique plus difficilement l’Américain Ric Furman, dans le rôle de l’Étranger. Le ténor doit fréquemment forcer et la frontière entre le chant et le cri devient poreuse. Moins menacé par cette partition semée d’embûches, le baryton-basse autrichien Josef Wagner est superbe dans le rôle du souverain, tout comme la Messagère de la mezzo estonienne Kai Ruutel-Pajula.

Mais, avouons-le, la vedette d’Héliane est avant tout l’orchestre. Un orchestre pour lequel Korngold à mitonné avec une passion presque narcissique cette houle sonore. Le chef batave Robert Houssard fait lui aussi preuve d’un engagement complet envers cette musique, suivi avec ferveur par le philharmonique de Strasbourg et les chœurs de l’opéra du Rhin. Bien sur, on pourrait rêver une sonorité plus englobante, des contrastes plus saisissants, un ton (avouons-le) encore plus hollywoodien, mais ne boudons pas notre plaisir et soyons reconnaissants pour cette découverte de prix. Merci !

Le Miracle d’Héliane, Dir Robert Houssard, Mes : Jakob Peters-Messer, Opéra du Rhin, Jusqu’au 1er février Plus d’infos sur https://www.operanationaldurhin.eu/fr