Retour d’Emmanuel Demarcy-Mota et de la troupe du Théâtre de la Ville dans une pièce ample et rare, Le Cercle de Craie caucasien. Quand Bertolt Brecht choisit la douceur d’une mère dans un monde en guerre. Rencontre avec un metteur en scène en pleine répétition, et réflexion.

La pièce commence par un double scandale : la guerre fait rage, un couple de gouverneurs assailli par une révolte fuit leur palais en flammes en oubliant leur bébé. Brecht l’écrit en 1945, la monte d’abord aux Etats-Unis où il est en exil, puis en Allemagne, à Berlin, avec sa toute nouvelle troupe du Berliner Ensemble. Avant Rossellini, il ressent le besoin dans les ruines de l’Europe, de donner à voir le destin d’un enfant. Comme s’il voulait partir de ce visage, pour tenter de repenser un ordre moral du monde. Nous sommes dans le conte brechtien, vif et concret, que nous connaissons grâce à Mère courage, pièce sœur de ce Cercle de craie caucasien. Avec La Bonne âme du Sé-Tchouang, ils forment les pièces de l’humanité dévastée par la violence, les contes des mères au temps de d’adversité. Les pièces les plus brutalement humaines de Brecht. Mais revenons à ce Cercle de craie caucasien qui, comme son nom ne l’indique pas, s’inspire d’un conte chinois du XIIIe siècle. Ici, les personnages sont des figures de tout un chacun : violents, terrifiés, hagards dans la terreur généralisée qui s’est abattue sur ce pays sans Etat de droit. Et puis survient Groucha. La fille de cuisine qui prend le bébé et traverse la montagne pour le mettre en sécurité. Presque personne ne lui viendra en aide. Elle sera plusieurs fois attaquée, dénoncée, menacée, insultée. Mais elle tiendra bon, pour protéger cet enfant que tant veulent voir mort. Groucha, c’est le geste simple, qui ne s’explique pas. La petite bonté de Vassili Grossman, ici réinventée en fille du peuple par Brecht. L’humanisme dans le désir de perpétuation. Sur la scène du Théâtre de la Ville, dans un décor mouvant et onirique, Groucha apparaît sous les traits d’Elodie Bouchez, fichu sur la tête. Le peu qui m’est apparu au cours des répétitions, c’est son pas furtif, délicat. Elle est encore celle que l’on ne remarque pas, avant de devenir la mère. Autour d’elle, les piliers de la troupe du Théâtre de la Ville, Valérie Dashwood, Jauris Casanova, Sandra Faure, Marie-France Alvarez… Et bien sûr Emmanuel Demarcy-Mota passant d’un acteur à l’autre, les invitant à reprendre une scène deux, trois, dix fois, afin de trouver le geste juste, l’intonation la plus précise possible, entre décalage burlesque et réalisme brechtien. Dans ce travail intense avec des comédiens qu’il connaît si bien, Demarcy-Mota cherche aussi à atteindre le rythme tenu qui marque chacune de ses mises en scène, depuis Six personnages en quête d’auteur, pièce qui ne cesse d’être reprise depuis plus de vingt ans, jusqu’au dernier Songe d’une nuit d’été qui nous plongeait l’année dernière dans une forêt shakespearienne, à la lisière de la raison.

Tous les acteurs seront sans doute présents lors de la scène-clé : le jugement que rend Azdak, joué par Valérie Dashwood face au cercle dans lequel est posé l’enfant. Il devra déterminer qui est la mère, de celle qui l’a engendré ou de celle qui l’a élevée ? C’est une question profonde, l’appartenance d’un enfant à ses parents, la conscience aussi de ce qu’est le lien entre les êtres. Inversant le jugement de Salomon, Brecht choisit de donner la part belle à la mère adoptive. Parce qu’elle est là, parce qu’elle s’est donnée responsable de lui. La pièce pourrait être résumée en une de ses répliques : « la faible adopte le faible. » Et ce en temps de guerre, alors que la méfiance s’avère la norme de survie. « Redoutable est la tentation d’être bon » est-il aussi écrit dans cette pièce qui tente de secouer l’humanité, et de trouver, entre lâcheté et cruauté, un reste à sauver. Le temps de quelques heures, Emmanuel Demarcy-Mota quitte ses répétitions pour nous retrouver deux étages plus haut dans son bureau de directeur du Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, qu’il a voulu rebaptiser ainsi à sa réouverture il y a deux ans, en souvenir de ce premier nom du théâtre arraché par Vichy. Il sort un exemplaire de la revue Europe d’après-guerre consacré à Brecht, qu’il a retrouvé dans les archives de son père, l’homme de théâtre, Richard Demarcy, et me montre un texte intitulé « B.B. » ( Bertolt Brecht avant Bardot). Le dramaturge raconte comme il a monté cette pièce dans les années cinquante, Le Cercle de craie caucasien pour la première fois hors de la RDA, à Paris, au Théâtre des Nations, au cours d’un festival d’été français ouvert aux compagnies du monde entier. Le Théâtre des Nations s’appelle aujourd’hui le Théâtre de la Ville, le festival de théâtre international parisien, le Festival d’Automne, et Emmanuel Demarcy-Mota qui en est le directeur, s’apprête à monter sur la même scène, Le Cercle de craie caucasien. Le Cercle est bouclé, et B.B., osons-le croire, en serait ému.
Propos recueillis par Oriane Jeancourt Galignani
Le Cercle de Craie caucasien est peu monté, pourquoi l’avoir choisie comme première incursion chez Brecht pour vous et pour votre troupe ?
Oui, c’est une pièce qui est peu montée, et pourtant Roland Barthes dit que c’est une des plus grandes pièces de Brecht. Ça fait partie des pièces qui m’intéressent le plus. Mais je ne sais pas juger par ce genre de critères. Moi, mon cheminement a été de passer de Shakespeare à Brecht. La question, c’est après sept ans de fermeture de ce théâtre, qu’est-ce qu’on avait envie de montrer, la troupe et moi ? On connaît la dimension internationale, la pluralité du Théâtre de la Ville. Nous avons commencé par traverser un moment shakespearien, avec la troupe, avec Le Songe d’une nuit d’été. Lors de la dernière, en février dernier, il s’agissait donc de regarder l’espace du Songe et, pensant en termes de catachrèse, de s’interroger, que faire à partir de cet espace ? Ne pas faire naître quelque chose qui n’existe pas, mais partir d’un point déjà présent après deux ans de travail, pour aller chercher Brecht. Je peux dire que Le Cercle m’est apparu dans la forêt du Songe. Dans cette forêt, les questions de la justice, de l’amour, du temps, de l’espace entre les êtres, existent. Il s’agissait de les réinventer. L’autre forme que je devais trouver, c’est la forme circulaire. Pour comprendre ce qu’est un cercle dans les contes, les légendes, les mythes, et en quoi le cercle a une importance en tant que forme. J’ai donc commencé par une question esthétique, d’espace plus que de langage, et de signes dans lesquels le sens va apparaître. Le fond va naître dans cette forme. C’est le travail qui m’intéresse. Un travail plus en secret, qui demande à chercher longuement, sans partager tout le temps. Partant du plateau du Songe, au moment des dernières représentations ici, il y a un an, je me suis projetée dans un cercle à construire en 2026. Le lien littéraire est apparu ensuite, de Shakespeare à Brecht, le lien des acteurs, d’Elodie Bouchez, de Valérie Dashwood d’un personnage à l’autre, passer du mythe de Pyrame et Thisbé qui a inspiré le Songe au conte chinois du XIIIe siècle qui a inspiré Le Cercle. Comme Shakespeare, Brecht commence la pièce en disant, on a besoin de faire du théâtre pour raconter cette histoire. Et pour poser la question de la justice, et au-delà, une question très profonde, à qui appartient cet enfant ? Et qu’est-ce que ça veut dire « appartenir » ? Quel est le sens de tout cela ? Ce que je vous dis est très concret : la scénographie est partie de la maquette du Songe, les forêts par exemple réapparaissent dans Le Cercle, tout comme des éléments des costumes.
Qu’est-ce qui relie Brecht à Shakespeare ?
On sait que Brecht a interrogé, contredit, épousé le théâtre de Shakespeare, il a même fait un Coriolan. Mais il a besoin de réinventer la tradition. C’est son rêve, on le voit dans Le Cercle. Dans le conte chinois, l’enfant appartient à sa mère, à la génitrice, alors que Brecht décide que l’enfant appartient à celle qui l’a élevé. De la même manière, il inverse le Jugement de Salomon. C’est ça le sens, il prend la tradition, pour la changer. Le conte chinois, qui est une pièce, s’intitule « Le Cercle de craie ». Les Chinois octroient au cercle un pouvoir de vérité. Ensuite il y a une pièce de 1942, par un auteur allemand, qui s’appelle Le Cercle de craie, et lui encore décide que l’enfant bascule du côté biologique. Le geste de Brecht rejoint celui de Celui qui dit oui, celui qui dit non, qui implique de remettre en cause la tradition.
Pourquoi cette idée d’interroger la tradition vous touche-t-elle particulièrement ?
Parce que je pense que c’est la question qu’il faut se reposer à chaque fois : est-ce qu’il est juste d’hériter de la tradition et de la poursuivre ? Mais si l’on choisit la rupture, c’est pour en faire quoi ? Pour créer quoi ensuite ? C’est la clé. Faut-il laisser dominer la tradition, même si elle est mauvaise ? Je n’ai pas la réponse. Mais pourquoi cela me plaît, parce que c’est une question purement théâtrale.
La suite de l’entretien est à lire dans le N°195 de Transfuge
Le Cercle de craie caucasien, Bertolt Brecht, mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota, Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, du 28 janvier au 20 février.











