L’Opéra Orchestre national Montpellier présente enfin la production tant attendue de Falstaff, après deux annulations dues à la Covid, dans une mise en scène audacieuse de David Hermann.

Décidément, le monde de la mise en scène lyrique semble traversé par une grande tendance : celle de transposer les intrigues dans des environnements socio-culturels plus ou moins défavorisés. Après Robinson Crusoé dans une tente de SDF au pied de gratte-ciel américains puis Hänsel et Gretel dans une maison de fortune au cœur d’un bidonville, voici Falstaff installé devant un stand de kebab, au bas d’un immeuble HLM — une idée pourtant conçue dès 2020. Le chevalier imaginé par Verdi y prend les traits d’un pervers narcissique : l’énormité n’est plus celle du corps, mais celle de l’ego. Mince, soigneusement apprêté, ce Falstaff s’adresse à un patron de kebab qui remplace le tavernier et ses bouteilles de xérès par des canettes de boisson.
Les joyeuses commères, incarnées par Angélique Boudeville, Kamelia Kader et Marie Lenormand, vêtues de fast-fashion, ourdissent leurs plans dans un intérieur ambigu — appartement ou bibliothèque municipale ? — situé dans un quartier à peine plus cossu, meublé de design cheap. Le dépoussiérage est assumé. Le metteur en scène David Hermann soigne avec minutie les détails qui construisent cet univers : le patron de kebab et son torchon, multipliant les gestes routiniers ; un adolescent « petit délinquant » lançant des sacs-poubelle depuis sa fenêtre ; les bennes qui puent très fort ; et cet immeuble en panneaux de copeaux bruts, fade et sans caractère, hérissé d’antennes paraboliques, évoquant la seule distraction de ses habitants.
Mais cette accumulation de signes réalistes n’est qu’un décor. L’essentiel demeure intact : l’opposition entre la prétendue supériorité virile de Falstaff et la ruse des femmes, qui retournent contre lui son machisme, reste le cœur de cet opéra profondément shakespearien. Verdi y concentre tout son savoir-faire dans son unique opéra bouffe, qui est aussi sa dernière partition. Changements constants d’atmosphère, d’instrumentation, de style et d’humeur se succèdent avec une liberté étourdissante, tout en conservant une unité musicale remarquable, portée par une orchestration d’une inventivité prodigieuse à la hauteur de celle du dramaturge. Les cuivres brillant (le superbe cor dans les coulisses), les bois aux couleurs singulières, les cordes tour à tour légères, espiègles, ou en apesanteur.

Malgré l’extrême exigence de coordination et de précision, l’orchestre accomplit un véritable miracle sous la baguette, magique, de Michael Schønwandt, fin connaisseur de l’œuvre qu’il a dirigée plus de soixante fois. Sur la scène, le baryton Bruno Taddia domine la distribution dans le rôle-titre : excellent acteur, il façonne un Falstaff paradoxalement attachant, avec une générosité communicative. Andrew Manea campe un Ford au monologue poignant et d’une grande justesse. Kevin Amiel et Julia Muzychenko forment un jeune couple en Fenton et Nannetta, apportant fraîcheur et lumière à l’ensemble.
Une attente prolongée, mais largement récompensée par une proposition scénique et musicale qui qui rappelle avec éclat que Falstaff sait toujours surprendre par sa vitalité et sa richesse.
Falstaff, Verdi, direction musicale Michael Schønwandt, mise en scène David Hermann, Jusqu’au 13 janvier, Montpellier, Opéra-Comédie.
Infos et réservations : https://www.opera-orchestre-montpellier.fr/evenements/falstaff/










