Angelin Preljocaj reprend à Versailles sa première mise en scène d’opéra, l’Atys de Lully créé à l’origine pour le Grand Théâtre de Genève, dans les décors de Prune Nourry. Un singulier imaginaire scénique pour ce bijou baroque, nourri des Fastes d’Ovide. Rencontre.

À la fin des années 1980, la musique baroque n’avait pas encore les faveurs d’un large public. Mais William Christie est un musicien tenace. Ayant fondé, une décennie auparavant, avec Paul Agnew l’ensemble musical Les Arts Florissants, il contribua largement à l’engouement général pour la musique ancienne. Trois siècles plus tôt, en janvier 1676, Jean-Baptiste Lully avait créé au château de Saint-Germain-en-Laye Atys, une « Tragédie Du Roy Mise en Musique » tirée des Fastes d’Ovide. Commande de Louis XIV et première œuvre tournant entièrement autour d’une intrigue amoureuse et passionnelle, l’opéra-ballet mythologique écrit à quatre mains – Lully pour la musique et Philippe Quinault pour le livret – enchanta. Mais vécut ensuite plus de trois siècles d’oubli. Jusqu’à ce qu’en 1987, William Christie s’associe au metteur en scène Jean-Marie Villégier pour une re-création qui deviendra culte, au point que plus personne ne prit le risque de s’y comparer. Entre Atys et les artistes, l’amour se vivait à distance. Il fallait donc se trouver hors de l’Hexagone, et surtout loin de Versailles, pour oser. Aussi  le Grand Théâtre de Genève  fit appel, en 2022, à Angelin Preljocaj pour livrer une nouvelle vision de l’œuvre, à son époque tant aimée des deux camarades danseurs que furent le Roi Soleil et son compositeur fétiche. Un chorégraphe français, invité à livrer en Suisse sa toute première mise en scène d’opéra, voilà de quoi constater que l’éclat du baroque français rayonne, d’autant plus que Preljocaj n’est pas connu pour travailler dans l’esprit du XVIIe. Tout juste avait-il créé en 1994 à l’Opéra de Paris Le Parc, une pièce mue par les cheminements de la passion amoureuse, sur la musique de Mozart. Ce fut son œuvre la plus proche du baroque festif versaillais, avant que le directeur du Centre Chorégraphique National d’Aix-en-Provence n’offre sa danse contemporaine aux arias et même aux récitatifs d’Atys. Rencontre avec un chorégraphe qui ne craint pas de tel défi.

Répétition générale © Grégory Batardon
Répétition générale © Grégory Batardon

Mettre en scène Atys est une entreprise colossale. Comment est née l’idée d’un ballet contemporain à partir du chef-d’œuvre de Lully ?

Un jour de 2019, j’ai reçu un appel d’Aviel Cahn, le directeur du Grand Théâtre de Genève, qui me dit qu’il voudrait me confier la mise en scène d’une nouvelle production d’Atys, suite à des échanges avec le chef d’orchestre Leonardo García-Alarcón (ndlr : connu des amateurs de danse pour avoir dirigé en 2019 Les Indes galantes de Rameau, dans la mise en scène de Clément Cogitore, chorégraphié par Bintou Dembélé). J’ai donc beaucoup réécouté Atys, et j’ai trouvé ça absolument magnifique, musicalement, comme dramaturgiquement. Le livret est juste fabuleux, les mots tellement puissants ! J’étais donc un peu affolé, face à une œuvre aussi mythique. Mais je me suis dit que même si j’allais me confronter à un monument, ce qui comporte toujours des risques, il ne fallait pas baisser les bras.

Après la création avec le Ballet du Grand Théâtre de Genève en 2022, vous présentez aujourd’hui Atys avec les danseurs du Ballet Preljocaj. Quel a été le cheminement entre Genève et Aix-en-Provence ?

Laurent Brunner, le directeur de Château de Versailles Spectacles, a coproduit Atys à Genève et dans un premier temps, la production est arrivée au Château de Versailles. L’aventure a été tellement belle qu’il a souhaité une reprise en 2025, mais cela n’était pas possible avec l’ensemble genevois, pris par les productions de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet, ses nouveaux directeurs. J’ai donc proposé une re-création avec ma compagnie, dans la même mise en scène.

Il s’agit de votre première mise en scène d’opéra, comment l’avez-vous abordée ? On pourrait imaginer un dialogue entre le chant et la danse sur le modèle de la comédie-ballet de Lully. Est-ce le cas ?

Non, il n’était pas envisageable, pour moi en tout cas, de se lancer dans une narration pour l’interrompre par une petite danse, retomber dans la narration et ainsi de suite. Les émotions de cette histoire sont tellement puissantes que je souhaitais les accompagner par la danse de bout en bout. Au lieu d’intercaler des séquences chorégraphiques, je voulais que les chanteurs soient partie prenante du ballet. Autrement dit, ils participent à un grand ballet, même physiquement. Et j’ai eu la chance de tomber sur des chanteurs qui ont adoré se glisser dans une dimension chorégraphique.

La suite de l’entretien est à découvrir dans le dernier numéro de Transfuge


Atys de Jean-Baptiste Lully et Philippe Quinault – Mise en scène et chorégraphie Angelin Preljocaj, par le Ballet Preljocaj – Versailles, Opéra Royal – Du 24 au 28 janvier

Et Le Lac des Cygnes, de Tchaïkovski, par le Ballet Preljocaj – Mise en scène et chorégraphie Angelin Preljocaj – Versailles, Opéra Royal – Du 3 au 7 février.